Paloma Casile : “Aujourd’hui, acheter des vêtements est un acte politique”

par | Jan 4, 2021 | Modes | 0 commentaires

Campagne de Paloma Casile photographiée par Marion Colombani

Depuis 2012, Paloma Casile imagine de la lingerie haut de gamme dans son atelier parisien. Sa boutique située aux Halles, au 10 de la rue du Jour, rassemble ses créations rock, délicates et, à leur manière, militantes. Bien dans son époque, Paloma Casile a intégré dès ses débuts les questions d’éco-responsabilité, de pluralité des corps et de représentativité à sa démarche de création. Des sujets qu’elle a bien volontiers abordés avec Marcelle Webzine. Entretien.

Est-ce que tu peux te présenter ?

Je suis Paloma Casile, artisan d’art et créatrice de haute lingerie française. J’ai monté ma marque à l’âge de 23 ans, en 2012. C’est une griffe de corsetterie et de lingerie haut de gamme qui dispose de son propre atelier et est labellisée « Fabriqué à Paris ».

Comment en es-tu venue à faire de la mode ? Et pourquoi de la lingerie ?

Au départ, je n’avais pas spécialement envie de travailler dans ce milieu. Et puis, comme je n’ai pas réussi à trouver un stage en seconde, j’ai atterri dans les ateliers d’un ami de la famille qui créait des robes de mariée (Max Chaoul, ndlr) et je me suis rendu compte que je voulais intégrer cet univers. Après le bac, j’ai tenté ma chance à Esmod. Là-bas, je ne comprenais pas pourquoi on imaginait des produits voués à finir dans des musées plutôt qu’à être portés dans la vraie vie. Moi, j’adorais le modélisme, la couture, le travail à la main et lorsqu’il a fallu se spécialiser, l’une de mes professeures m’a suggéré, puisque ce qui m’intéressait, c’était la technique, de m’orienter vers la lingerie. Elle a eu raison. Je me souviens encore en détail de mon tout premier cours de lingerie, de la lumière dans la pièce. Je me vois en train de dessiner un body et penser : « C’est bon, j’ai trouvé, c’est exactement ça que j’ai envie de faire de ma vie ».

Comment décrirais-tu ton univers ?

Il est très rock, c’est une esthétique qui me correspond. Il y a aussi tout une part de séduction, qui se veut subtile. Pas une séduction premier degré, pas de la sensualité niaise; non, elle est plutôt rock, justement, et assumée. Je remarque que lorsque l’on parle de séduction, les mots pour la qualifier sont soit un peu bêtes soit assez sexuels. Pourtant, les codes de la séduction changent en permanence. Anthony Vacarello pour Saint Laurent, propose aujourd’hui des pièces en latex, par exemple (alors que c’est une matière qui a été longtemps associée à l’esthétique BDSM, ndlr).

Tu viens de lancer une deuxième ligne de lingerie, Paloma La Nuit. Pourquoi ?

Depuis mes débuts, j’essaye de faire de la lingerie quelque chose de plus mode, de la sortir du sous-vêtement pour la transformer en bijou, en prêt-à-porter, en couture. Qu’elle soit une pièce essentielle dans la silhouette. C’est pour ça que je crée de la lingerie qui se voit; je tiens à ce que le résultat soit assez visuel.

Si j’ai initié Paloma La Nuit en 2020, c’était pour proposer des pièces très créatives, assez hybrides, entre la lingerie et le vêtement. Et à des prix moins élevés, parce que contrairement à la ligne principale, Paloma La Nuit n’est pas fabriquée dans mon atelier parisien, mais au Maroc. Il faut aussi dire que proposer des pièces un peu décalées n’est pas évident en corsetterie, parce qu’il y a beaucoup de contraintes techniques. Alors, ces huit dernières années, j’ai un peu eu l’impression de répéter en permanence les mêmes gestes. Paloma La Nuit me pousse, me nourrit et me fait l’effet d’un renouveau. En plus, je constate qu’il y a une demande pour ces produits plus abordables. Ils attirent une clientèle plus jeune, dont le pouvoir d’achat est peut-être moindre. Mais attention, Paloma La Nuit, ce n’est pas de la fast fashion, la qualité est toujours la même !

 

Lorsque l’on parle de séduction, les mots pour la qualifier sont soit un peu bêtes soit assez sexuels. Pourtant, les codes de la séduction changent en permanence.

Ta ligne principale, en revanche, a toujours été confectionnée en France. Pourquoi ce choix ?

Le choix du sourcing et de la production a immédiatement été un enjeu. Quand j’ai débuté la marque, nous n’étions pas nombreux à produire en France. De mon côté, j’ai eu la chance de faire beaucoup de stages chez des tisseurs, des fabricants de fournitures… J’avais des contacts en France et je trouvais essentiel de me fournir et de produire ici. J’aime le bon produit, le bien fait. Quand je regarde une collection de tissus, celui qui me tape dans l’œil est toujours le plus cher. En plus, en fabriquant en France, avec des fournisseurs qui sont à proximité, il y a un côté humain et une entraide formidable que, lorsque j’ai démarré, je n’aurais pas trouvée en produisant en Chine, par exemple.

Et puis, j’aime bien maîtriser la production. Ici, à l’atelier, chaque pièce passe entre mes mains. Je trouve que l’on a tendance à oublier, face à un produit fini, ce qu’il y derrière. Le savoir-faire, les mains qui ont coupé, celles qui ont cousu…. Je voulais que l’on retrouve la valeur de chaque pièce. J’avais envie de faire du beau, de l’exceptionnel. Parce qu’au fil des années, on a tellement appauvri le vêtement que les consommateurs ne se rendent plus compte du travail, du savoir-faire qu’il cache.

Est-ce que tu as une démarche éco-responsable ?

J’ai fait le choix de m’adresser à des fournisseurs français et européens. La plupart de nos tissus sont labellisés Oeko-Tex. J’ai réfléchi nos coupes pour qu’il n’y ait pas de gâchis, un minimum de déchets. Nous ne jetons rien, tout est réutilisé et nous passons nos commandes au fur et à mesure pour ne pas acheter plus que ce dont nous avons besoin. Dans cette logique, j’ai aussi normalisé les fournitures; les soutiens-gorge, par exemple, ont tous les mêmes élastiques.

La campagne de Paloma La Nuit immortalisée par Quentin Caffier

Comment est-ce que l’on fait pour communiquer quand on est une marque de lingerie après #Metoo ?

Dans mon cas, Paloma Casile est une marque pour les femmes dessinée par une femme. Alors les mouvements de ces dernières années, je les ai davantage considérés comme vecteur de confiance en soi, comme l’affirmation que la séduction est propre à chacun.e et ne dépend pas du regard de l’autre.

Il faut dire que dans les années 90, la lingerie était dirigée quasi uniquement par les hommes et le regard masculin était le regard numéro 1. Désormais, c’est flagrant qu’il y a un regard plus féminin, plus indulgent. On n’est pas dans la séduction du siècle dernier, avec une femme qui porte soutien-gorge et parure de diamants, alanguie sur un canapé en velours.

Comment la lingerie prend en compte les récentes évolutions de la société ?

Avec la libération de la parole sur les corps, le genre, beaucoup de choses se passent dans le milieu de la lingerie. Des hommes posent en sous-vêtements dits féminins pour des publicités, les marques de culottes de règles ont pignon sur rue, il y a de plus en plus de réflexion sur le fait d’enfanter, sur les sous-vêtements de maternité… Bref, on réfléchit davantage à ce dont les femmes ont besoin. Et si les hommes veulent porter des culottes en dentelle également, ils sont les bienvenus.

Le féminisme a joué un grand rôle là-dedans. Et puis, comme la lingerie touche directement à la sexualité et au corps de la femme, il fallait intégrer toutes ces réflexions dans notre travail. Dans les années 70, l’image du féminisme, c’était aussi de brûler son soutien-gorge. D’ailleurs, comme la chirurgie esthétique ou le maquillage, dans le féminisme, le rapport à la lingerie n’est pas tranché. En tout cas, aujourd’hui, si un homme entre dans le magasin et demande de la lingerie, on lui en fera. De la même manière que si une cliente a des problèmes de dos ou d’autres contraintes physiques, on en tiendra compte. Dans ce métier, notre rapport avec le corps est évident. Et quand j’entends des femmes dire : « La première chose que je fais en arrivant chez moi, c’est d’enlever mon soutien-gorge », je le conçois tout à fait. Ma problématique, c’est de trouver comment faire pour que la lingerie ne soit pas vécue comme une contrainte.

Est-ce que c’est important pour toi de montrer une image de la lingerie de luxe inclusive ?

En matière de communication, j’ai toujours essayé de montrer toutes les morphologies, que la représentation de la femme soit très diversifiée. C’est encore ce que j’ai fait pour la dernière campagne de Paloma La Nuit. Nous avons organisé un shooting entre les deux confinements après avoir passé un appel à candidatures sur nos réseaux sociaux. De nombreuses personnes y ont participé, avec des corps très différents, et même une femme enceinte.

Et dans tes collections, tu le traduis comment ?

En ce qui concerne nos produits, je ne voulais pas devoir un jour répondre « Non » à quelqu’un qui me demande en entrant dans la boutique : « Est-ce que vous avez ma taille ? ». Cela ne me paraît pas acceptable de créer des produits pour une partie de la population uniquement.

Mais, il faut quand même préciser qu’en corsetterie, c’est toujours assez long de sortir une nouvelle taille. Augmenter le bonnet d’un modèle de soutien-gorge est un geste technique et peut parfois prendre un an, parce qu’il faut être sûr que les personnes qui le portent se sentent bien dedans. Et quand je n’ai pas ce que recherche la cliente, elle peut aussi passer commande. Nous proposons du quasi sur-mesure dès que nous le pouvons. C’est aussi l’avantage d’être une jeune marque, de pouvoir être réactif.

Paloma Casile photographiée par Edouard Nguyen

Comment c’est, d’être une femme cheffe d’entreprise depuis la vingtaine ?

Ça a été un vrai rodéo. Les premières années, on ne me prenait pas au sérieux, on pensait que j’étais la stagiaire. On ne m’a jamais renvoyé à mon genre à mes débuts, plutôt à mon âge. Être une cheffe d’entreprise, c’est aussi connaître beaucoup de moments où l’on se sent seule. Mais j’ai appris à me débrouiller, j’ai fait mon chemin doucement, sans savoir si j’allais faire ce métier toute ma vie. Et aujourd’hui, je me suis structurée, j’ai des objectifs, je passe d’une étape à la suivante.

Comment vois-tu l’avenir ?

Je me dis qu’après avoir été en pyjama ou en jogging pendant un an, les gens vont peut-être avoir envie de vêtements complètement barrés, ce qui sert les créateurs. En plus, tout le monde a pris le temps de faire deux ou trois pas en arrière et de réfléchir à sa manière de consommer, d’acheter. Il va falloir être patient, parce que changer les habitudes de toute une génération ne peut pas se faire instantanément. Mais ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui, acheter des vêtements, c’est devenu un acte politique.

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