Nathalie Lebas-Vautier : “La RSE, ce n’est pas un service de l’entreprise, cela doit transpirer partout”

par | Juin 22, 2021 | Modes | 0 commentaires

L’entrepreneure Nathalie Lebas-Vautier

Pionnière de la mode durable en France, Nathalie Lebas-Vautier a lancé en 2004 sa marque responsable, Ekyog. Une aventure entrepreneuriale qui l’a marquée et infuse toutes ses activités depuis qu’elle a quitté la griffe en 2015. Aujourd’hui à la tête du label Marie & Marie et de Good Fabrics, elle s’épanouit en promouvant une création consciente de son impact sur l’environnement. Entretien.

Bonjour Nathalie, pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Nathalie Lebas-Vautier. Je suis une entrepreneure engagée pour la mode durable depuis dix-huit ans. J’ai fait mes classes à l’École supérieure de l’industrie du vêtement avant de débuter mon parcours pour une grande marque de sport internationale. J’ai ensuite rejoint la griffe d’outdoor française Aigle en tant que cheffe de produit. Puis, en 2003, j’ai fait le grand saut et j’ai décidé de créer ma propre marque. Ce qui m’intéressait était de mettre en place un cercle vertueux pour concilier deux contraires, à l’époque, soit l’écologie et la direction artistique. À ce moment-là, la société était vierge de toute conscience écologique, surtout dans la mode.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée avant tout le monde dans la mode aux matières durables ?

J’ai eu deux déclencheurs. Avant la naissance de ma fille, je me plaisais beaucoup chez Aigle, mais je voyageais et travaillais énormément. Quand elle est née, je me suis demandé quelles valeurs j’allais bien pouvoir lui transmettre, sachant que je passais plus de temps au bureau qu’avec elle. Je faisais les choses mécaniquement, sans saisir les enjeux sous-jacents. Progressivement, je me suis intéressée à l’impact des matières sur l’environnement. C’est comme ça que je me suis rendu compte que le coton était la matière naturelle la plus vendue dans le monde, et aussi la plus polluante. J’étais étonnée qu’il n’y ait pas de marques qui mixe style et vêtements durables. J’ai partagé ce constat avec mon mari et j’ai lancé avec lui Ekyog.

Qu’est-ce qu’Ekyog ?

Ekyog a été l’une des premières marques de mode éthique en France. C’était un projet de famille. Mon mari et moi partions de rien, nous n’avions pas beaucoup d’argent. C’était le début d’une croisade, d’un parcours entrepreneurial fait d’aventures humaines, de rencontres et de défrichage. Il faut se dire qu’à l’époque, lorsque nous allions voir un industriel en lui disant : « Je veux travailler du coton biologique », nous n’obtenions souvent pas de réponse. Le coton biologique représentait 0,1% de la production. Alors, nous avons commencé à travailler avec 35 fermiers un peu marginalisés et un partenaire indien avec qui nous collaborons toujours aujourd’hui. Nous avons pris des risques en termes d’innovation et nous avons appris à être commerçants. Nous étions que tous les deux au départ, puis nous avons ouvert des magasins et la marque a grandi. Il faut savoir accompagner cette croissance, structurer l’entreprise, etc. Tout ce métier de chef d’entreprise auquel la plupart d’entre nous n’est pas entraîné. Ce n’est pas un job, c’est un art de vivre et il n’y a pas de week-end.

En parallèle, nous avions aussi monté l’association Terre d’Ekyog qui nous permettait de dépasser le pur rôle d’entreprise et d’aider les communautés locales sur des problématiques telles que l’éducation, le financement de l’eau potable…

Au plus fort de notre activité, nous disposions de 51 magasins en France et d’une boutique à Londres. En 2011, notre chiffre d’affaires a commencé à ralentir à cause de l’ouverture de tous ces magasins, entraînant des tensions de trésorerie. Nous avons fait entrer un fonds d’investissement au capital de la marque, puis il y a eu un plan de cession. À cette époque, je n’étais plus alignée avec les valeurs et la feuille de route de la griffe. J’ai donc quitté Ekyog en 2015 avec un burnout à la clé. Ce fut une période très douloureuse, mais au cours de laquelle j’ai aussi beaucoup appris.

Qu’avez-vous appris, justement ?

Que le chemin de l’entrepreneuriat n’est pas un chemin tranquille. Il faut beaucoup de courage. Le courage, c’est l’audace, mais aussi savoir endurer. J’ai aussi appris qu’il était possible de lier des convictions à un business model, que ce n’était pas du tout incompatible. Et puis, Ekyog m’a appris que je ne pourrai plus jamais faire autrement que de travailler dans ce secteur avec ma propre marque. Et qu’échouer ne remet en question ni mes valeurs, ni mes convictions. Finalement, c’est surtout l’occasion d’apprendre.

Échouer, ce n’est pas remettre en question ses valeurs ou ses convictions. C’est surtout l’occasion d’apprendre”.

Comment rebondit-on après une expérience entrepreneuriale qui ne se termine pas forcément bien ?

J’étais toujours à courir après le temps. L’échec m’a justement fait gagner du temps, parce qu’il m’a stoppé net. Il faut ensuite tenter de s’explorer soi-même, de comprendre les raisons de cet échec et de trouver des réponses. Je fais partie de ceux qui pensent que rien n’arrive par hasard. Puis, quand vous retrouvez une partie de votre énergie (c’est quand même 75% de la réussite !), vous recommencez à y voir clair. Je me suis dit : « Je n’ai pas pu faire tout ça pour changer complètement de voie maintenant ». Surtout que si en 2003 j’étais très en avance sur l’époque, au point que je n’intéressais personne, en 2016, la mode commençait à se pencher sérieusement sur les problématiques durables. Je voulais donc continuer à travailler sur ces thématiques aux côtés d’acteurs qui voulaient s’améliorer et progresser.

Vous avez aussi créé une nouvelle marque. Comment vous est venue l’idée de Marie & Marie ?

C’est assez simple : pendant un an je ne suis quasiment pas sortie de chez moi. Je n’avais pas goût à m’habiller. Je n’avais pas goût à grand-chose, en réalité. Je passais beaucoup de temps en jogging et je voulais me sentir bien dans mes vêtements. J’en avais marre des diktats de la mode et de subir les regards des autres en allant chercher mes enfants à l’école. Avec mon mari, qui s’appelle Louis-Marie, et ma fille, Clara-Marie, nous sommes partis au Portugal pour des vacances. Là-bas, je leur ai dit que leur amour inconditionnel, leur présence, m’avaient vraiment sauvée. Au retour, j’ai créé Marie & Marie, ma marque de slowwear dont les vêtements de yoga ou d’intérieur abritent des capsules d’huiles essentielles. Je suis une inconditionnelle d’huiles végétales, et pendant ma période de burnout, c’était mon pansement au quotidien Cette griffe m’a permis de remettre le pied à l’étrier, m’a redonné l’envie de créer et m’a insufflé une nouvelle énergie. J’en profitais aussi pour revenir à mes premières amours. Au tout début d’Ekyog, j’avais créé une ligne de yoga avec de la micro encapsulation. J’ai contacté le laboratoire avec lequel je travaillais à l’époque et j’ai pu collaborer avec la même personne qu’au temps d’Ekyog.

En parallèle, vous avez lancé en 2016 une nouvelle entreprise nommée Good Fabrics. De quoi s’agit-il ?

Nous avons deux métiers. Dans un premier temps, nous accompagnons des entreprises de la mode dans la (re)définition de leur modèle de production et de leurs stratégies RSE. Puis, nous appliquons ces stratégies en nous attachant à la transparence de leur filière de production.

Certains des produits de nos clients sont éco-conçus, développés et fabriqués de bout en bout par nos soins.

Nous travaillons pour des marques vraiment différentes : du luxe, de l’hygiène féminine, des Biocoops… C’est ce qui rend notre métier passionnant.

Nous avons par exemple beaucoup collaboré avec Eric Bompard. L’idée, avec cette marque, c’était d’essayer de définir et de donner de la cohérence à la stratégie RSE. Nous avons ainsi tracé les cachemires de la marque en remontant jusqu’aux élevages pour avoir une vision claire sur les points forts de la filière, ainsi que sur les points faibles à ajuster. Nous avons aussi obtenu la certification Oeko-Tex, formé les équipes sur les sujets d’éco-responsabilité…

Fin avril 2021, nous avons aussi lancé Footbridge, notre outil de traçabilité blockchain et d’analyse du cycle de vie (ACV) des produits. Grâce à cette plateforme, les marques peuvent structurer la traçabilité de bout en bout et responsabiliser leur chaîne de production. Le calcul ACV permet de collecter toutes les données sur la vie des produits, notamment les flux entrant et sortant de la matière première jusqu’à l’arrivée de la pièce entre les mains du consommateur. Le but est d’étudier l’impact de chaque vêtement sur la pollution de l’eau, les énergies fossiles, les émissions carbone et de comparer ces données avec des produits témoins qui n’ont pas été éco-conçus, pour voir la différence.

“Mon ambition de vie et de femme, c’est de pouvoir m’impliquer personnellement dans tous les projets.”

Combien de personnes travaillent avec vous ?

Notre équipe est à taille humaine, elle est composée de dix personnes : des responsables RSE experts en traçabilité, des ingénieurs textile, des éco-designers, des techniciens de développement… Mon ambition de vie et de femme, c’est de pouvoir m’impliquer personnellement dans tous les projets. Jusqu’ici, nous avons une jolie croissance, nous travaillons sur des produits que nous choisissons et que nous aimons.

Quelles différences dans le secteur de la mode constatez-vous par rapport à 2004, quand vous avez lancé Ekyog ?

Ça n’a plus rien à voir. Aujourd’hui, l’exigence des consommateurs met la pression sur les marques, qui, de facto, veulent protéger leur réputation. Elles se rendent donc compte que l’industrie textile et la consommation en générale est en train de prendre un virage historique avec de vraies mutations autour de l’économie circulaire. C’est maintenant que ça se passe, et aujourd’hui les marques veulent connaître leur supply chain, être plus vertueuses. Pas toutes, évidemment, mais on sent qu’il y a un mouvement qui s’est engagé et qui s’est accéléré avec la pandémie de coronavirus. Ce n’est pas qu’un feu de paille, c’est une tendance de fond qui va s’installer sur la durée. Et c’est un sujet complexe, c’est pour cette raison que les marques ont besoin d’être accompagnées. Tous les métiers doivent s’ajuster pour être en cohérence avec l’époque. Même la communication ! Il faut savoir maîtriser les sujets humains ou environnementaux, ça ne s’improvise pas.

Comment savoir si les marques font du greenwashing ou non ?

Je pense qu’il faut s’intéresser aux dirigeants de l’entreprise pour savoir si la démarche est sincère ou biaisée. La RSE, ce n’est pas un service de l’entreprise, cela doit transpirer partout. C’est pour cette raison que le produit est le premier critère à ajuster. C’est une source de chiffre d’affaires, donc d’impact. La gouvernance aussi ; il y a vraiment plein de sujets différents à considérer. En 2004, le mot développement durable n’était employé par quasiment personne. En 2017, il y a eu un vrai tournant. Et en 2021, tout ce qui touche à la RSE est regardé de près, ce qui entraîne une réflexion, des décisions, des mouvements…

Quels sont les principales problématiques que rencontrent les marques aujourd’hui ?

La traçabilité des produits et la maîtrise des approvisionnements de matières premières. Sur certaines matières premières comme le coton, il y a une vraie flambée des prix. Par ailleurs, au-delà des considérations financières, le coton bio ne représente que 1% de la production mondiale de coton. Les marques sont confrontées à ces problématiques de prix et de rareté, donc elles souhaitent changer leur façon de s’approvisionner pour engager des partenariats en comprenant mieux les métiers de la filière et en évitant d’avoir des intermédiaires.

L’autre sujet qui interpelle les marques, c’est tout ce qui a trait à la bientraitance animale pour des matières comme le cachemire, la laine. Enfin, les marques ont besoin d’être accompagnées pour l’obtention de certaines certifications, comme GOTS ou The Good Cashmere Standard.

Comment faire pour que les marques adoptent des comportements responsables sur le long terme ?

De manière générale, je me méfie toujours des ambitions à 10 ans. Je fixe des objectifs court-termistes pour avoir des premiers succès très vite et qu’ensuite, les entreprises s’approprient des projets pilotes déclinables à toutes les échelles.

Une fois que c’est fait, il faut être très exigeant et rigoureux, disposer d’une bonne méthodologie et montrer à toutes les équipes que le changement est possible. Dans les entreprises de la mode, on court toujours après le temps, on a toujours le sentiment que tout est très compliqué. Or, les problématiques RSE sont des sujets qu’il faut intégrer, ingérer. Une fois qu’ils sont bien compris, les collaborateurs ne font plus autrement, ils acquièrent de nouvelles habitudes qui transpirent dans les collections suivantes.

Vous jouez le rôle de mentor pour certaines jeunes marques éco-responsables, comme Les Récupérables. Vous pouvez nous en parler ?

L’idée, c’est d’être un soutien auprès d’Anaïs Dautais-Warmel (la fondatrice de la griffe, ndlr). Être là quand ça ne va pas, quand elle a besoin d’échanger. Mais aussi, lui éviter des erreurs que j’ai déjà faites, être présente pendant les comités de surveillance avec les actionnaires et la sortir de la solitude de l’entrepreneure.

“Ce qui m’intéresse, c’est l’humain, les valeurs, faire des rencontres”.

Est-ce que vous pourriez faire ça avec un homme ?

J’ai une admiration sans limite pour les femmes, parce que je vois tout ce que nous pouvons faire en simultané. Mais ce qui m’intéresse, c’est l’humain, les valeurs, faire des rencontres. Ce qui m’a touché chez Anaïs, c’est cette envie de faire les choses autrement, cette fougue. Je sais d’expérience que c’est très difficile. C’est pour cela que ça résonne en moi, parce que je suis partie de rien et que ça a été très dur pendant très longtemps.

Pourquoi la parole doit-elle se libérer autour de l’échec ?

Dans notre pays, nous avons l’impression que l’échec est contagieux et qu’après avoir échoué, on est blacklisté. Pourtant, l’échec fait partie de la vie. On devrait s’autoriser à avoir droit à l’erreur, ça permettrait de libérer l’audace. Quand on n’a pas droit à l’erreur, on s’empêche de faire les choses. On ne peut pas tout réussir dans une vie, et je me rends compte que j’ai plus appris de mon échec que quand j’ai tout réussi. Vous savez, après un échec, vous avez un rapport à la vie et à vous-même très différent.

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