Margaux Benn : une journaliste en territoire taliban

par | Nov 25, 2021 | Les questionnaires, Sociétés | 0 commentaires

La journaliste Margaux Benn – Crédit : Presse

À 33 ans, la journaliste Margaux Benn couvre l’actualité de l’Afghanistan depuis plusieurs années pour différents médias : France 24, Arte, Le Figaro, Europe 1…  Alors que les talibans sont revenus à la tête du pays, la lauréate du prix Bayeux des correspondants de guerre nous raconte son  parcours, son quotidien de reporter à Kaboul et les contraintes d’exercer son métier dans un pays en guerre et, depuis août 2021, « en dictature ».

Hello Margaux, peux-tu te présenter et raconter ton job ?

Je suis une journaliste et réalisatrice de documentaires franco-canadienne. On pourrait aussi dire que je suis grand reporter, mais je n’aime pas trop ce terme… Je travaille sur l’Afghanistan depuis 2018 après avoir travaillé plusieurs années pour l’AFP, ainsi qu’en tant que chercheuse et journaliste indépendante, en Europe et en Afrique.

Quel est ton parcours ?

J’ai grandi au Canada pendant dix ans, avant d’arriver en France au début du collège. Cela dit, j’ai toujours beaucoup voyagé entre l’Amérique du Nord et l’Europe, ayant de la famille sur les deux continents. Après mon bac, je suis partie à l’université de St Andrews en Écosse pour faire un double master en Relations internationales et en italien. Si j’ai pu étudier dans l’une des meilleures universités du Royaume-Uni, c’est parce que l’anglais est une de mes langues maternelles et que j’ai eu la chance d’obtenir une bourse qui m’a intégralement payé mes études. Ensuite, j’ai enchaîné des stages et été journaliste freelance au Soudan, avant d’intégrer l’école de journalisme de Sciences Po à Paris. J’ai effectué la seconde année de ce master en alternance avec un contrat à l’Agence France-Presse.

Comment es-tu devenue journaliste ?

J’ai toujours aimé écrire, raconter des histoires et été passionnée par lactualité, mais jai longtemps hésité entre le journalisme et la recherche. Lidée de travailler dans des ONG de recherche ou de droits de lHomme mattirait beaucoup. J’ai donc fait des études en relations internationales et en italien, parce que je comptais me spécialiser dans l’analyse des conflits ou dans la criminalité organisée.

Pour autant, tout au long de mes études, j’ai cherché à multiplier les stages dans le journalisme. Après mon master, j’ai décidé de partir au Soudan en tant que journaliste indépendante pour pratiquer l’arabe que j’avais commencé à apprendre à l’université, et aussi car mon mémoire était consacré au Soudan et au Soudan du Sud qui venait de prendre son indépendance (NDLR : lindépendance du Soudan du Sud est effective depuis le 9 juillet 2011). J’avais très envie de découvrir cette région. Je sentais aussi que ce serait une manière dacquérir un début de crédibilité en tant que reporter, dans un pays où aucune rédaction ne m’aurait envoyée, du haut de mes 23-24 ans. D’ailleurs, un ancien chef m’a récemment avoué que lorsque je lui avais annoncé il y a dix ans que je comptais partir au Soudan, il avait pensé que je ne durerais que deux jours. (Rires) C’est aussi la raison pour laquelle j’ai préféré être freelance : en tant que jeune femme qui ne ressemble en rien à l’archétype du « reporter de guerre, » je me suis envoyée moi-même sur le terrain au lieu d’attendre que quelqu’un le fasse, ce qui aurait certainement pris du temps.

Vivre au Soudan a été une expérience très riche, qui a confirmé ma volonté de faire ce métier. J’écrivais pour le site de RFI, l’édition anglophone d’Al Jazeera, Jeune Afrique et des médias culturels comme Africultures et Warscapes.

Du Soudan à l’Afghanistan 

Mais alors que tout démarre bien pour toi au Soudan, tu décides pourtant de quitter le pays pour revenir vivre en France…

J’avais reporté d’un an mon entrée à l’école de journalisme de Sciences Po, donc il a fallu que j’entame enfin ce cursus. La formation dure au total deux ans, avec une période de cinq mois entre les deux années où l’on doit faire des stages. Comme j’étais un peu plus âgée et que j’avais déjà fait des stages dans le journalisme, j’ai obtenu de pouvoir prendre le poste d’Analyste Soudan pour un groupe de recherche, l’International Crisis Group… Et donc de repartir sur le terrain cinq mois, au Kenya et au Soudan. J’ai continué d’écrire mon rapport pendant ma seconde année d’école.

J’ai aussi effectué cette seconde année en alternance avec l’AFP. Concrètement, je passais la moitié de la semaine à l’école, l’autre à l’AFP, et le soir je travaillais pour l’International Crisis Group.

Cette alternance à l’AFP, c’est un tremplin pour toi ?

Oui car le fait de commencer en tant qu’apprenti à l’AFP, ça te met le pied à l’étrier et ça facilite ton entrée dans un média. Travailler au sein d’une agence de presse est très formateur : on y apprend à concilier rigueur et rapidité. Après Sciences Po, j’ai multiplié les CDD au siège de l’AFP à Paris, mais au bout de quelque temps, j’ai eu à nouveau envie de partir à l’étranger. J’ai donc mis le cap sur la République centrafricaine, en tant que correspondante AFP et pigiste pour d’autres médias comme le New York Times, The Guardian, Al Jazeera, Foreign Policy… J’y ai couvert la visite du Pape, les élections, le conflit armé, le scandale d’agressions sexuelles impliquant la force française Sangaris et des casques bleus de l’Onu…

Moins d’un an plus tard, l’AFP m’a proposé un CDI à Nicosie, à Chypre, pour rejoindre le bureau Moyen-Orient et Afrique du Nord. J’ai hésité à quitter la Centrafrique, mais je me suis dit que c’était une belle opportunité, qui me permettrait de me remettre à l’arabe. J’ai donc rejoint Nicosie en mai 2016.

En quoi consiste ce job à Chypre ?

Mon travail est essentiellement du « desk ». Il consiste à éditer les vidéos des correspondants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. C’est passionnant : au lieu d’avoir le nez dans le guidon, j’aborde toute une région de manière transversale mais aussi approfondie : il faut faire beaucoup de fact-checking, vérifier méticuleusement l’authenticité d’informations et de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, etc. Les échanges avec les pigistes yéménites, syriens, libyens ou encore égyptiens sont aussi très enrichissants… Mais ils me rappellent aussi à quel point faire du terrain me manque ! Comme je filme peu, j’ai aussi l’impression de désapprendre plein de choses et perds confiance en moi. Alors, après deux ans, je pose ma démission.

À ce moment-là, as-tu une idée précise de ce que tu veux faire ?

À l’époque, ça fait longtemps que je veux partir en Afghanistan. Alors que je m’étais concentrée sur le continent africain, cette parenthèse chypriote me permet de continuer ma progression vers l’Est. Je me dis : « Soit je pars maintenant, soit je n’irai peut-être jamais. » Et je fonce.

Pourquoi couvrir l’Afghanistan t’attire autant ?

Je vois qu’il y a des échéances qui se profilent : élection présidentielle, élections législatives… Comme j’ai déjà couvert des scrutins dans trois ou quatre autres pays, la perspective de suivre encore un processus électoral me fait envie. Et puis, les talibans commencent déjà à reprendre beaucoup de terrain. Je veux donc y aller en amont pour découvrir l’Afghanistan et ses habitants, faire des reportages et à terme, quand il y aura une grosse actu, être là en ayant déjà les contacts et une certaine compréhension du pays.

En Afghanistan, je fais plein de reportages sur des sujets divers : le trafic d’antiquités, la corruption, la santé, la condition des femmes, les talibans… Et aussi les unités paramilitaires progouvernementales et leurs victimes civiles : un thème que j’ai aussi abordé dans d’autres pays et qui m’intéresse tout particulièrement. Les médias pour lesquels je travaille régulièrement sont Arte, France 24, Europe 1, Le Figaro. Je réalise et filme aussi mes premiers docs TV long-format.

À quoi ressemble ta vie en Afghanistan ?

J’habite dans une maison « normale », pas dans la zone verte ultra sécurisée où vivent la plupart des étrangers. Mais cela nécessite d’adopter des réflexes et un certain mode de vie. Avec mes colocataires, on ne sort quasiment jamais à pied dans la rue, ou seulement pour des courtes distances. On prend des taxis avec des chauffeurs qu’on connaît bien. Vivre à Kaboul, c’est être confronté aux attentats, à la criminalité… Mais au bout d’un moment ça fait tellement partie du quotidien que ça ne paraît même plus bizarre.

Heureusement, tout n’est pas noir. À Kaboul, j’ai des amis, je teste des restos, je vais à des soirées… Avant l’accession des talibans au pouvoir, je faisais parfois des randos dans les montagnes qui entourent Kaboul. Le quotidien peut donc être très tendu, voire triste, mais il y a aussi de très jolis moments.

Le retour des talibans

Mi-août 2021 : le monde entier assiste en direct à la reprise du pays par les talibans. T’étais-tu préparée à leur retour ?

Je m’attendais, en effet, à une période de chaos. On savait depuis longtemps que les forces américaines et étrangères allaient partir et on savait que l’armée afghane était inapte à faire face aux talibans et aux combattants de l’État islamique. Mais ce qui a été surprenant, c’est la reprise éclair du pays par les talibans. En fin de compte, ils sont entrés à Kaboul rapidement, et se sont retrouvés à la tête d’un pays à l’économie catastrophique, et dont le président et les élites étaient déjà en fuite.

À quel point la reprise de l’Afghanistan par les talibans va compliquer ton travail de reporter ?

On passe d’un travail en zone de guerre à un travail en dictature… Même si l’insécurité, avec notamment la présence du groupe État islamique, demeure. Les nouvelles lois talibanes peuvent être une menace à la manière d’exercer mon métier. Mais mon statut d’étrangère me protège, ne serait-ce que parce que j’ai le luxe de pouvoir partir quand je veux : les journalistes afghans, eux, sont arrêtés, torturés, empêchés d’exercer leur métier… Et leurs familles sont elles aussi en danger. Les talibans installent un climat de terreur dans tout le pays. D’anciens juges se cachent car traqués par les talibans ; des femmes reçoivent des menaces car apparues sur les réseaux sociaux…

Le principal défi pour nous, journalistes étrangers, sera donc de protéger nos sources. Si on veut travailler avec un membre de la société civile, une féministe, un anti-taliban, il va falloir être très prudent pour ne pas risquer qu’il ou elle soit puni pour avoir donné une interview.

Le fait d’être une femme peut-il te compliquer la tâche ?

Je ne pense pas. Il est arrivé, rarement, que des talibans ne veuillent pas m’accorder d’interview parce que je suis une femme, mais cela s’est toujours résolu : soit parce que j’acceptais de me couvrir plus que d’habitude, soit parce qu’ils s’adressaient à un interprète masculin. Et puis, ils sont très friands de communication. Ils veulent qu’on les voie, qu’on les filme dans le fauteuil du président, histoire de normaliser la situation.

Tu as coréalisé avec Solène Chalvon-Fioriti « Afghanistan, vivre en pays taliban » un documentaire sur le quotidien des habitants d’Omarkheil, un territoire occupé par les talibans depuis longtemps, avant même la chute de Kaboul. Comment sest passé ce tournage ? 

C’était compliqué à organiser. Il a fallu obtenir le feu vert des talibans, dont l’équipe de communication était à l’époque installée à Doha. C’était avant la reprise du pays, au printemps dernier.  Ils nous ont d’abord accordé le droit de filmer sur leur territoire, avant de se rétracter à la dernière minute. Il a donc fallu réfléchir à un plan B. Grâce à un fixeur qui avait des liens de confiance avec des talibans, on a finalement obtenu l’autorisation d’un commandant taliban de passer quelques jours à Omarkheil, sans en avertir la chefferie du mouvement. On a aussi rencontré des commandants talibans dans une province à l’autre bout du pays, qui nous ont raconté comment ils comptaient s’emparer de la ville… Ce qu’ils ont fait moins de quatre mois plus tard.

Ce documentaire était super intéressant à réaliser. Il nous a permis de comprendre comment les talibans régissent et administrent les villages sous leur contrôle. Tout cela est d’autant plus saisissant avec le recul que, peu de temps après, ils devenaient les maîtres du pays. On a eu énormément de chance d’avoir ces témoignages.

Cela étant, c’était un tournage extrêmement stressant. On préparait ce reportage depuis un an et il a fallu tout revoir quelques jours avant le début du tournage. On a aussi dû renoncer à deux-trois interviews car on ne me maîtrisait pas la sécurité. On a estimé que c’était beaucoup trop dangereux et que le jeu n’en valait pas la chandelle.

>> Le documentaire est à regarder ici.

Tu partages désormais ton temps entre la France et l’Afghanistan. Deux vies et deux pays très différents : ce n’est pas trop compliqué à gérer ? 

Depuis un an, je vis à Paris mais passe au moins un tiers ou la moitié de mon temps en Afghanistan. Il n’y a jamais vraiment de coupure : mon esprit est toujours un peu là-bas. Dernièrement, c’était un peu compliqué, d’autant que je connais des gens encore bloqués à Kaboul, qui se savent en danger mais n’ont pas pu se frayer une place à bord d’un vol d’évacuation. Les faits qui sont en train de se dérouler et qui devraient être des sujets de reportage deviennent des sujets qui me touchent personnellement, des évènements dans lesquels je m’implique. Heureusement d’ailleurs, car les journalistes restent des êtres humains avant tout… Et, pour autant, cette proximité ne m’empêche pas de faire correctement mon métier.

CINQ DATES À RETENIR

2013 : première expérience de journalisme freelance, au Soudan
2015 : diplômée de l’école de journalisme de Sciences Po Paris
Mai 2016 : arrivée au bureau du Moyen-Orient et Afrique du Nord de l’AFP, à Chypre
Mai 2018 : départ en Afghanistan
Printemps 2021 : tournage de son troisième documentaire : « Afghanistan, vivre en pays taliban » (Arte, France 24)
2021: prix Bayeux des correspondants de guerre & finaliste du prix Albert-Londres

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