Lucile Bellan : « Apprenez à vous connaître. Il n’y a pas de sexualité commune ou de parcours commun »

par | Mai 26, 2021 | Sociétés | 0 commentaires

Lucile Bellan autrice du livre “Masturbation” (ed. Leduc) – Crédit : Laurie Vidal

Journaliste de l’intime comme elle l’écrit si bien, Lucile Bellan est aussi créatrice de podcasts et autrice. « Première et dernière fois » sur Slate, c’est elle. « C’est compliqué », encore elle. « Lieux du sexe », toujours elle. Particulièrement engagée, Lucile milite avec bienveillance pour l’ouverture des horizons et la parole à foison. Elle vient de sortir aux éditons Leduc un manuel intitulé « Masturbation, se faire plaisir seule ou à deux ». Plus qu’un ouvrage brillamment illustré par Petite Bohème et instructif, c’est surtout un manifesto pour la réappropriation par les femmes de leur corps et de leur pouvoir. Interview.

Après le livre « Kama Sutra », voilà que tu sors « Masturbation ». Pourquoi ces deux thématiques ?

Ces deux livres sont issus de réflexions autour de la sexualité qui imprègnent mon travail de journaliste. Je pense en particulier à une sexualité plus inclusive, moins hétéro-normée, moins centrée sur la pénétration et le pénis. Bref, une sexualité plus riche et plus heureuse pour les femmes comme pour les hommes.

Pourquoi est-ce important d’aborder ces sujets ?

C’est important parce que c’est encore un grand tabou et que l’éducation sur ces sujets est très lente. Les modélisations du clitoris, et donc un point de départ pour comprendre son fonctionnement, n’ont fait leur entrée dans les manuels scolaires français qu’en 2017. Les femmes ignorent encore largement comment fonctionnent leurs corps et leurs cycles et s’en remettent trop souvent à des hommes pour ces savoirs, que ça aille de leur partenaire sexuel aux médecins qui vont s’occuper de leur zone intime.

Tu parles de la masturbation comme un pouvoir pour les femmes, comme sujet aussi politique que personnel. En quoi est-ce une prise de pouvoir ?

C’est une prise de pouvoir parce que savoir c’est déjà avoir plus de pouvoir sur le sujet. Dire « je ne sais pas » ou « je ne connais pas » c’est accepter que l’autre puisse savoir à notre place (et pas forcément toujours à raison). Or les femmes peuvent savoir. Elles n’ont besoin que d’une prise de conscience, d’un peu d’éducation au sujet et de pratique pour connaître mieux leur corps et l’apprécier.

Est-ce que ça change quelque chose que ce soit une femme, toi, qui en parle ?

J’en parle avec d’autant plus de passion que j’ai aussi fait partie des femmes qui ne savaient pas pendant longtemps. Je le dis dans le livre, je n’ai commencé à m’intéresser à mon sexe dans son entièreté qu’à 25 ans parce que j’étais enceinte. C’est cet épisode de ma vie qui a réveillé mon féminisme parce que j’étais en colère d’être aussi passive par rapport à mon corps, d’être infantilisée et manipulée sans respect par le corps médical. J’ai aussi été triste d’être passée à côté de mon cycle pendant tant d’années, comme beaucoup de femmes qui ont été sous pilule dès le début de leur puberté. Donc oui, je crois que ça change quelque chose que ce soit une femme comme moi qui en parle (par rapport à un homme par exemple) parce que c’est du vécu. Et je n’ai pas la science infuse ou déjà tout compris. J’évolue et j’apprends en même temps que mon lectorat et mes auditeurs et auditrices.

“La différence est une richesse et ce n’est pas encore un fait établi et accepté à sa juste valeur”

Livres, podcasts, séries… Ils sont de plus en plus nombreux les médiums utilisés pour aborder ces sujets cruciaux. Comment expliques-tu cette évolution de la pensée et de la parole ?

L’idée que l’intime est politique est en train de faire son chemin et c’est une très bonne chose. Il reste encore beaucoup de tabous à exploser pour que chacune et chacun puisse être totalement unique et vive sa voie sans avoir peur du jugement. Mais je crois que le monde change en bien sur cette question et j’ai beaucoup d’espoir en la nouvelle génération.

As-tu des retours des personnes qui te lisent ou t’écoutent ? Car tu animes aussi des podcasts. Qu’est-ce qui revient le plus en témoignage ?

Ce qui revient le plus c’est que les gens ont besoin de parler. Et qu’ils ont aussi besoin d’entendre des gens comme eux parler. C’est une constante de mon travail en podcast et d’une partie de mon travail de journaliste, le témoignage. Je suis sincèrement convaincue que le témoignage peut permettre de développer une société plus empathique et donc plus ouverte sur l’autre. La différence est une richesse et ce n’est pas encore un fait établi et accepté à sa juste valeur.

Quels sont les meilleurs conseils à donner aux jeunes et aux moins jeunes lorsqu’il s’agit de sexualité ?

Apprenez à vous connaître. Il n’y a pas de sexualité commune ou de parcours commun. Personne n’a à juger votre sexualité ou vos kinks, tout ça vous appartient. Le chemin n’est jamais en ligne droite aussi, tout ça est fluide et c’est ce qui fait son attrait. Vous aurez bien le temps de changer ou de changer d’avis, alors ne vous attachez pas à des idées pré-conçues. Et entourez vous aussi de gens qui ne jugent pas, à qui vous pouvez parler et partager vos doutes comme vos fiertés. C’est important de pouvoir être soi, sans honte.

Il existe de nombreux comptes sur la question et sur le féminisme et tous les mouvements destinés à ouvrir les yeux et déployer les paroles. Quels sont tes préférés ?

Je suis plus Twitter qu’Instagram en terme de ressources féministes et donc je conseille évidemment de suivre @DariaMarx, @ValerieCG, @FilledAlbum. Sur Instagram, je suis les médias féministes @SoroCité, @Ladeferlanterevue, @Sorocine entre autres. Mais aussi la librairie féministe lilloise @laffranchielibrairie qui produit aussi un excellent podcast avec des autrices féministes comme invitées. Et je fais partie du collectif W, @collectif__W sur instagram, un collectif de journalistes pigistes féministes.

As tu d’autres projets en cours ?

Le podcast C’est Compliqué aura 4 hors séries cet été dans un format talk très fun toujours autour de problématiques sexuelles et sentimentales et avec un casting de folie. La sixième saison du podcast Première & Dernière fois sera lancée cet été. On a fêté notre premier million d’écoutes ce printemps et j’ai hâte de faire découvrir au public 10 nouveaux témoignages inédits. Le 9 septembre prochain, je sors aux éditions Leduc un coffret de cartes et livret autour des profils psycho-sexuels selon le signe astrologique. L’objet est très beau et les illustrations sont de la très talentueuse Chien Fou. J’ai aussi un nouveau projet de podcast pour Slate qui devrait sortir au mois d’octobre… à suivre donc.

“Masturbation” de Lucile Bellan aux éditions Leduc

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