Louis Thomas : « J’aime le temps du voyage, le temps long. J’aime l’ennui et les contemplations »

par | Avr 28, 2021 | Cultures | 0 commentaires

Louis Thomas devant ses tableaux dans son appartement atelier de Paris – Crédit : Presse

Il s’est fait connaitre sur les réseaux en peignant des nus d’influenceuses notamment mais Louis Thomas n’est pas que ça – même si faire du nu est pour beaucoup une tache à part entière. De son franc parlé parfois subversif et un brin provoquant, ce Nantais envoie balader la bien-pensance pour évoquer les vraies choses et ainsi se libérer. Il est dessinateur selon lui et non pas peintre. Il ne se considère pas comme créatif car, pour lui, nous sommes tous sous l’influence de notre histoire. Cet artiste à l’âme romantique dont le discours est ponctué par les questions de vie et de mort et terriblement talentueux signe aussi des livres pour enfant, donne des cours dans le monde entier et continue de travailler pour les plus grands studios d’animation. Mais tout ça à son rythme. Car son luxe à lui, c’est le temps et la contemplation.

Merci Louis de nous recevoir dans ton appartement et atelier !

Avec plaisir. On aurait pu se louper, je pars bientôt en voyage. Pour des vacances et le travail, comme toujours. Je pars un mois à Majorque, Minorque et Barcelone. Puis en Italie et en Grèce pendant trois mois et aux Etats Unis trois mois pour peindre des gens si tout se passe bien. Je travaille sur commande. Douze personnes m’ont déjà demandé pour octobre, novembre, décembre essentiellement. Ensuite je pense aller au Mexique en janvier et peut-être Kyoto aussi trois mois car j’ai trouvé une maison. Je fais tout en train et en bateau. Pas vraiment par souci écologique car je m’en fous un peu de cette bien pensance même si fondamentalement je fais mon tri et je mange chez Biocop mais c’est plus pour le temps du voyage comme disait Duras. J’adore le temps du voyage. J’aime le temps long, j’aime l’ennui, les contemplations.

En quoi est-ce important de prendre ton temps ?

Prendre son temps et être maître de son temps c’est un luxe mais c’est surtout un combat car tu peux vite tomber dans les travers de « Mais qu’est-ce que tu fais ? T’as pas répondu à tel mail… » Moi je n’ai pas de réveil, je réponds quand j’en ai envie et ça marche en fait. C’est pas pour me donner de l’importance comme certains pourrait le penser mais c’est un état d’esprit qui se cultive et les gens finissent par accepter ça au fur et à mesure. Après, c’est un rythme qui ne va pas à tout le monde. Certains, au bout de 2 semaines sont sous Xanax.

Le temps c’est important pour un artiste. Comment en es-tu venu à faire ce que tu fais ?

J’ai toujours dessiné comme tous ceux qui dessinent. Je fais que ça depuis que j’ai trois ans. A 4-5 ans, je disais que je voulais être dessinateur. C’était pas une option. C’est naïf, presque un peu débile. J’en parle souvent avec deux amis psychanalystes car je trouve qu’il y a quelque chose d’un peu bête dans la vocation, la passion plus forte que tout. C’est surement quelque chose pour qu’on me remarque, qu’on m’aime. A l’école, je me faisais coller pour ça. Je n’arrivais pas à suivre les cours, je ne comprenais pas ce qu’on me racontait, je trouvais que ça n’avait rien à voir avec la vie et l’idée que je m’en faisais. Quand je suis arrivé en seconde générale, dès les premiers jours, je suis rentré et j’ai dit à ma mère que si je restais dans cette école je me suicidais.

C’est radical et déterminé !

Oui, mes parents ont compris que ce n’était pas une crise d’ado, que c’était très clair. Ma famille m’a toujours encouragé dans cette passion. Ma mère est styliste et mon père est médecin sur des bateaux de pèche. Ca n’a rien à avoir mais tous les deux ont des esprits libres. Mon père a fui les cabinets bien qu’il ait travaillé au Val-de-Grâce à s’occuper des ministres, à se lever dans la nuit, à assurer les urgences. Mais quand on lui a proposé de travailler en mer, il a dit oui tout de suite.

Et donc ça a été l’art pour toi.

J’ai postulé dans toutes les écoles d’art. J’ai redoublé ma seconde pour faire un lycée en graphisme, dessin, photo et gravure. Mon but à ce moment c’était le dessin animé, je voulais travailler chez Pixar. C’était ça et mourir. Dans l’ordre. Mais ce n’était pas possible sur le papier à 14-15 ans. C’était un parcours de combattant qui devait prendre minimum neuf à dix ans. Du coup, j’ai écrit une liste des choses à faire pour aller là-bas dans un petit carnet. Il a fallu que je commence par avoir un BTS pour ensuite pouvoir prétendre aux Gobelins. Pendant une année un peu calme, j’ai fait 20h de nu par semaine. Je lisais des classiques, j’allais au cinéma tous les jours dans le quartier. Une fois aux Gobelins en animations j’ai pu partir à Cal Arts, l’école d’animation de Walt Disney à Los Angeles car chaque année il y envoie un élève par promo. Ca faisait partie de ma liste. A la fin de l’année et après avoir montré mon portfolio et mon film j’ai été embauché par tous les studios d’animation. Pixar, Disney, DreamWorks, tous.

Camille par Louis Thomas – Crédit : Presse

C’est là que tu es parti chez Pixar ?

Evidemment j’ai choisi Pixar. J’avais 23 ans et je suis resté trois mois. J’ai démissionné car je n’étais pas heureux. Je savais depuis le début des Gobelins que ce n’était pas ce que je ferais de ma vie mais il fallait que j’accomplisse ce rêve que je m’étais fixé dans mon carnet avant mes 35 ans. Je ne voulais pas me dire  un jour : « j’aurai pu » ou « il aurait fallu » ou « si j’avais su »…

Qu’est-ce qui ne t’a pas plu ?

D’aller au travail, le réveil, de séparer travail et vie normale. Cette césure n’a pas de sens dans ma vie. Travailler pour des projets auxquels je ne crois pas aussi. Et à cause des Etats-Unis et de leur très grand manque d’ouverture d’esprit général même pour les plus intellectuels d’entre eux. Le syndrome du politiquement correct là-bas y est vraiment très présent et ils ne voient pas plus loin que leur pays. Les Français ont beau être très chauvins, râler beaucoup, faire des manif’, ils sont partout dans le monde. Où que j’aille, je croise un Breton ! Il y a toujours un Breton quelque part.

Quand tu es parti, qu’as-tu fait ?

Je suis rentré en France et j’ai fait une nouvelle liste. J’aime en écrire pour lister ce que je dois accomplir avant de mourir, par ordre de priorité. Elle me reste ad vitam. Je fais ça pour avoir les idées claires.

J’ai été contacté par des maisons d’édition de livres pour enfant, des agences de pub, des galeries. J’ai fini par choisir quelques agents et je me suis mis en freelance de façon trop intensive. J’ai fini par en pâtir physiquement donc j’ai appris à mieux me connaitre et à mieux gérer mon temps.

Des livres pour enfants ! Lequel t’a le plus marqué ?

Oui j’en ai fait 49. Le dernier « The Music of Life » est sans toute le plus personnel. C’est presque autobiographique. Il a été traduit en cinq langues. Et en parallèle je continue de bosser pour les studios, notamment Universal, pour faire du concept art.

Louis Thomas – Crédit : Presse

Ca consiste en quoi le concept art ?

Ca dépend. Parfois c’est un texte, un script ou juste une phrase. Chez Universal, ils me lancent avec une phrase et je dessine à partir de ça. J’adore car je n’ai ni style ni consigne. Je leur envoie des dessins d’inspiration et ils en font ce qu’ils veulent ensuite. Ca permet d’aiguiller le style des films. J’avais arrêté pour faire le tour du monde mais Pixar m’a recontacté alors évidemment j’ai accepté.

Et le nu dans tout ça ? Ca te vient d’où ?

Ca m’anime depuis que j’ai 15 ans. Je peins des gens pour rencontrer du monde, pour travailler mon dessin et surement pour draguer les filles aussi. Mais surtout parce que c’est une obsession de dessiner les caractères des gens, leur histoire, leurs sentiments. Il m’arrive d’avoir des coups de foudre pour les personnes que je peins. A l’époque, une prof de dessin qui me suivait depuis que j’avais 7 ans avait bataillé pour m’avoir une dérogation auprès de la ville de Vannes en Bretagne pour que je puisse faire du nu. Et puis, je savais que pour faire du dessin animé il fallait passer par là. Peindre l’anatomie, les modèles vivants c’est comme faire des gammes au piano. C’est ça qui fait progresser en dessin. Le nu c’est universel. D’une certaine façon, le corps de la femme est devenu un produit. On te vend un dentifrice avec une femme nue et jamais avec un homme nu. C’est dommage. Non pas qu’il y ait des femmes nues mais qu’on ne trouve pas d’homme nu. Moi-même je n’arrive pas à en peindre car c’est hyper difficile à trouver. Les hommes eux-même ne voient pas l’intérêt de poser. C’est l’histoire de l’humanité.

Et tu as fini par exposer !

En parallèle des livres, j’ai recommencé à peindre les gens. Ca servait un peu à rien mais en bas de chez moi il y avait une galerie. Je suis devenu ami avec ceux qui la tenaient et ils ont insisté pour faire une expo avec ces toiles. C’est comme ça que j’ai fait ma première expo. J’en avait une soixantaine déjà en stock mais j’avais un peu la flemme d’en exposer qu’une vingtaine. Le deal était qu’on en montre d’un coup cent. J’aime provoquer le destin. Ils ont fini par trouver un hôtel particulier dans le 1er arrondissement de Paris dont l’un des 6 étages a été ouvert à l’expo. On a commencé avec l’expo Portrait et on a enchaîné avec d’autres. et J’ai commencé à avoir des commandes de portraits. Je suis allé vers un style plus décoratif.

C’est quoi ton style ?

J’ai un style plus anonyme, plus à la mode. Je trouve que les gens connus finissent par rendre les peintures anonymes. Ma série « Fleurs » est celle qui a le plus marché. C’est une série de femmes nues mais dont les visages s’effacent et gagnent en anonymat au profit des fleurs. Je ne fais pas de corps flottants, je cherche une forme de réalisme. Mon style c’est peut-être de faire rejoindre Jean Cocteau et Alice Neel. J’aimerais en théorie savoir dessiner mais pour ça il faudrait que j’ai un Alzheimer ou autre pour perdre toutes les influences qui m’entourent et avoir mon propre style, ma propre façon de dessiner. C’est arrivé à Ravel. A la fin de sa vie, il était amnésique et quand il entendait l’un de ses concerts il demandait qui l’avait fait car il trouvait ça beau.

Tu ne sais pas dessiner ?!

Dans le sens où je ne me considère pas comme quelqu’un de créatif car, pour moi, tout ce qui est fait vient de quelque chose qui a déjà existé. Quand on regarde mes dessins, je peux te dire à qui j’ai pris telle ou telle technique. Les fonds s’inspirent de Marie Laurencin ; les yeux, d’un tableau précis d’Alexei Jawlensky. Tout a une histoire et tu ne peux pas faire sans. Je pense qu’on n’invente rien. J’ai pas d’imaginaire. J’ai une banque de données dans laquelle je pioche. Contrairement à la passion qui est de l’ordre de l’abstrait, la création est explicable. Comme par hasard avec le temps tu t’améliores, t’affines ou crées ton style… La plus-value de la création c’est le temps qui passe.

“J’aimerais en théorie savoir dessiner mais pour ça il faudrait que j’ai un Alzheimer ou autre pour perdre toutes les influences qui m’entourent et avoir mon propre style”

Qu’est-ce qui t’inspire ?

Tout. Tout est jouissif si tu l’a décidé. Je remplis mes journées de choses que j’aime et j’aime tout du coup. C’est pas aux autres de te donner du merveilleux, c’est à toi de faire du merveilleux et, en général, quand tu en fais ou que tu essaies du moins, ça ricoche. Après chez les gens, plus les visages sont étranges ou différents plus ça m’inspire. Alice Neel est ma grande héroïne. Elle est réaliste, elle parle de la vie, elle parle du vrai. Comme Lucian Freud. J’aime évidemment Picasso parce que c’est un pilier.

Quel est le dessin animé que tu préfères ?

Les 101 Dalmatiens. C’est l’époque où Walt s’occupait surtout des parcs donc l’équipe des Nine old Men était plus libre. C’était une période où ils ne faisaient pas des films de public. On dirait d’ailleurs un film plus qu’un dessin animé. Les dialogues sont fous, les couleurs sont passées et grises.

Quelles est ta couleur de prédilection ?

Le rose de carthame. C’est l’un des pigments les plus toxiques mais il me fascine surtout quand il vieillit avec le temps. Ma mère s’en servait beaucoup, elle m’en parlait tout le temps comme quelque chose de magique. C’est surement pour ça que cette couleur me plaît autant. Beaucoup de choses sont liées à ma mère.

Vous pouvez retrouver Louis thomas ici.

Dessins de Louis Thomas – Crédit : Presse

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