Camille Le Gal de Fairly Made : “Notre mission est de réduire l’impact de l’industrie textile sur l’environnement”

par | Fév 23, 2021 | Modes | 0 commentaires

Fairly Made source des matières éco-responsables pour une mode durable – Instagram @fairlymade

C’est à Camille Le Gal et Laure Betsch que l’on doit Fairly Made. Ces deux spécialistes de la mode ont fait leurs classes en tant qu’acheteuse chez Louis Vuitton, puis business analyst chez Chanelpour la première , et comme product manager chez Maison Kitsuné, puis acheteuse en charge des accessoires chez & Other Stories (groupe H&M) pour la seconde . En parallèle de leurs emplois respectifs, ces copines de lycée s’intéressent de près au développement durable. Laure suit d’ailleurs un parcours mode éco-responsable chez H&M, tandis que Camille rejoint l’association Redress, une ONG spécialisée sur les sujets de sensibilisation du consommateur et de recherches de nouvelles sources de création. Une façon d’ouvrir leurs chakras sur des sujets plus alternatifs, qui leur donne envie de se lancer en duo. Et d’apporter des solutions concrètes pour perfectionner la sélection des fournisseurs et des matières dans l’industrie de la mode. Fairly Made naît en 2018. Camille répond aux questions de Marcel\le le temps d’une interview durable et engagée.

Peux-tu présenter Fairly Made ?

Fairly Made est une société de sourcing et de confection éco-responsable. Notre mission est de réduire l’impact de l’industrie textile sur l’environnement tout en améliorant les conditions sociales des travailleurs. Pour ce faire, nous disposons de différents outils. Tout d’abord, nous avons mis près de 2 ans à constituer une bibliothèque de matières composée exclusivement de tissus à faibles impacts sur l’environnement. Avec Fairly Made Production, nous disposons également d’un parc de fournisseurs engagés. Sur la base de briefs de collection de la part des marques qui font appel à nous, nous pouvons gérer l’achat du fil, puis de la matière et ensuite la production des pièces. Nous proposons donc aux griffes un produit fini, clé en main, afin d’être sûres que toutes les étapes de la production sont bien conformes à nos standards. Aujourd’hui, nous travaillons avec 60 usines pour 40 marques, de la griffe milieu de gamme à la maison de luxe.

Enfin, nous venons de mettre en place un dernier outil qui s’appelle Fairly Made Impact et permet aux marques d’évaluer leurs produits ainsi que leurs impacts sur l’environnement. Nous prenons le temps de juger les différents fournisseurs de la griffe. Et pour qu’elle ait un levier d’action global, nous lui fournissons ensuite des axes de recommandation. Ce qui peut l’encourager à passer des certifications par exemple, ou à publier nos évaluations de terrain. Il faut bien comprendre que nous ne sommes pas des auditeurs ; nous mettons simplement en lumière les bonnes pratiques et nous p
roposons des solutions d’amélioration. Une marque connaît souvent son usine de confection et son usine de tissage, mais sûrement pas tous ses fournisseurs. En faisant appel à nous, elle peut en savoir davantage sur les différents acteurs de sa chaîne de production.

Pourquoi les marques ne connaissent pas mieux leurs chaînes de production ?

L’industrie est très opaque. La marque achète le produit fini à un bureau d’achat ou à un agent. Or dans l’industrie de la mode, il faut au minimum compter jusqu’à quatre fournisseurs pour un vêtement. Et ce chiffre peut monter jusqu’à 10 ! Si la griffe connaît l’usine en charge du tissage, elle s’en félicite. C’est très rare d’en savoir plus.

Sont-elles dans une vraie démarche responsable ou font-elles du greenwashing ?

Les nouvelles générations d’acheteurs et de chefs de produit sont davantage conscientes de l’impact de la mode sur la planète, des quantités qu’ils achètent… Et aujourd’hui, toutes les marques ont inscrit les nouvelles directives RSE dans leur stratégie. Nous, nous sommes là pour leur fournir les bons outils.

Aujourd’hui, toutes les marques ont inscrit les nouvelles directives RSE dans leur stratégie

Les marques ont-elles l’habitude de travailler avec un intermédiaire comme Fairly Made pour produire leurs collections ?

Il existe pas mal de bureaux de sourcing, d’agents qui centralisent les fiches techniques, les infos, les expertises. Nous nous sommes inspirées d’un modèle qui existait déjà et avons réinventé le sujet en garantissant une traçabilité des produits.

Concrètement, comment travaillez-vous ?

Généralement, des équipes d’acheteurs nous contactent avec une idée précise en tête. Ils peuvent avoir envie de faire une collection complète avec nous, ou simplement de réinventer leurs basiques, parce qu’ils savent que ce sont des collections que les clients continueront à acheter, même si chaque pièce coûte 1 euro de plus. Surtout qu’elles ne se démodent pas et peuvent rester en magasin indéfiniment. Ensuite, les acheteurs viennent consulter notre bibliothèque de matières, épaulés par les membres de leur studio de création ou bien leurs designers. Une fois les tissus choisis, la marque partage avec nous le fichier technique du vêtement, ce qui nous permet de faire le prototypage de celui-ci en suivant la production jusqu’au bout. Et quand le prototype est validé, on peut lancer toute la production
Les marques peuvent aussi nous montrer leur jean basique, leur chemise en popeline, leur T-shirt. De notre côté, nous étudions les matières utilisées, nous montrons le tout à nos usines et nous leur demandons si elles peuvent reproduire ces pièces avec des tissus durables, des teintures bio…

Camille Le Gal et Laure Betsch, les deux fondatrices de Fairly Made – Instagram @fairlymade

Comment sélectionnez-vous vos fournisseurs ?

En tout, nous travaillons avec trois pays : l’Inde, la Chine et la France. Nous les avons sélectionnés pour leur proximité avec les matières premières. L’Inde pour le coton biologique, le lyocell et le modal, la Chine pour le cachemire et la laine, et la France pour les matières recyclées et la laine hexagonale. Le tissage est toujours effectué dans le pays d’origine du tissu, afin d’assurer la traçabilité du produit et lui éviter de faire des trajets d’un bout à l’autre du monde.

Faites-vous des collaborations plus poussées avec les marques ?

Nos collaborations avec les marques sont plus ou moins visibles. Nous pouvons produire en marque blanche, ce qui signifie que notre nom n’apparaît que sur l’étiquette de composition. Libre à la marque, ensuite, d’en parler à ses consommateurs. Autre possibilité : la collaboration affichée, lorsque l’entente avec les équipes de la marque est maximale comme ça a été le cas avec Etam ou Des Petits Hauts par exemple.

Et il faut bien avoir en tête que le respect de l’environnement est aussi un sujet hyper important dans le luxe. Les grands groupes y travaillent en trame de fond. Les équipes d’achats ont leurs auditeurs internes, travaillent sur les certifications…

Justement, à quelles certifications peut-on se fier aujourd’hui ?

Il y a deux grands types de certifications. D’une part, celles qui authentifient le processus d’une usine sur la partie sociale, comme WRAP (Worldwide Responsible Accredited Production) ou BSCI (Business Social Compliance Initiative). Il y a une grille à respecter, des certificateurs qui se déplacent et vérifient tout point par point…

D’autre part, il y a les certifications produit. Celles qui sont intéressantes à mes yeux sont celles certifiant le textile biologique, comme GOTS (Global Organic Textile Standard), qui a renforcé son niveau de traçabilité et son exigence. Fairtrade, pour le coton, intègre la dimension sociale, la rémunération des fermiers et assure une vérification tout au long de la filière avec des audits sur les sites de production.

Quelles sont les vrais enjeux pour les marques et les consommateurs ?

Les efforts que les marques déploient sont souvent peu valorisés aux yeux des consommateurs. Elles craignent de se faire épingler, parce que des scandales peuvent éclater sur une partie de leurs collections et ce, même si elles font des efforts. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons fondé Fairly Made Impact. Dès l’automne-hiver 2021, certaines des griffes qui nous ont contactées seront à 50% d’évaluation de leurs collections sur notre plateforme. Une fois ces informations publiées, les consommateurs auront accès à des rapports clairs, bien rédigés, qui permettent de comprendre qu’un vêtement, c’est une usine de filage, de tissage, de confection, de teinture. Et puis, les marques qui ont les consommateurs les plus éduqués aux questions environnementales communiqueront aussi directement auprès d’eux. Les autres diffuseront ces informations en interne, au retail, au merchandising, aux équipes de vente…

Quelles matières faut-il privilégier ?

En fait, il faut réfléchir en termes de priorités. Si ce que l’on veut, c’est utiliser peu d’eau, un lieu de culture peu éloigné, etc., on se tournera plutôt vers le lin ou le chanvre.

Pour des pièces près du corps, le coton, c’est super. Le coton biologique nécessite plus d’eau, parce que le rendement au mètre carré est moindre que celui du coton normal. En revanche, il change la vie des agriculteurs : ils ont moins de maladie, ils n’utilisent pas de pesticide donc peuvent cultiver leur nourriture sur le même terrain, ils ne sont pas dépendants d’entreprises comme Monsanto… C’est une fibre qui va continuer à exister. Mais il faut l’utiliser pour confectionner des vêtements qui durent. Pas de la fast-fashion, c’est du gâchis !

Le bambou est une fibre cellulosique, qui nécessite énormément de soude caustique pour passer  du bois à la fibre. Il résulte d’une culture intensive mais a l’avantage de pousser très vite.

Et les matières recyclées ?

Le plastique, le nylon et le polyester recyclés permettent de faire de l’upcycling, à savoir la réutilisation d’un produit déjà existant, comme une bouteille en plastique, pour le transformer en un vêtement. Mais aussi du downcycling, donc du recyclage. Avec ces matières, il est possible de confectionner des tissus vraiment techniques.

Je crois énormément au recyclage, au coton recyclé, mais c’est une matière que l’on ne peut pas forcément toujours utiliser; tout dépend en fait de la typologie du produit. La fibre du coton recyclé est courte, donc il faut souvent ajouter du polyester recyclé ou de l’élasthanne. Et re-recycler ces produits mêlés, ce n’est pas évident dans le prêt-à-porter. Mais il est quand même possible d’en faire des isolants, par exemple.

Y a-t-il un type de marques (enfant, homme, femme) plus sensible aux matières éco-responsables ?

La demande pour les marques bébé et enfant est arrivée plus tôt, parce que les parents s’interrogaient sur la teinture des bodys, voulaient savoir si les pigments étaient naturels, si le tissu pouvait provoquer des allergies… C’est aussi beaucoup lié à la sensibilité des dirigeants. Patagonia, qui est une griffe masculine d’outdoor, est l’une des pionnières sur la question. En France, on peut parler de Patine ou de Mirae.

Comment distinguer le vrai du faux dans le discours des marques qui se disent responsables ?

Tout est une question d’engagement. Il faut regarder depuis quand elles se préoccupent de l’environnement, si elles veulent améliorer le fond de leurs collections. Le problème des géants de la mode, c’est qu’ils ont le modèle le plus désastreux de l’industrie, basé sur une logique de volume. Or, si demain nous voulons améliorer l’industrie, les marques ne pourront plus produire et vendre de telles quantités.

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