Charlotte Pudlowski : « Le podcast permet d’inventer une chorégraphie de l’écoute ».

Charlotte Pudlowski – Crédit : Marie Rouge @lesjouesrouges

Ex Rédactrice en Chef de Slate.fr, créatrice du podcast Transfert, Charlotte Pudlowski a co-fondé le studio de création de podcasts narratifs Louie Media avec son amie Mélissa Bounoua. EntreEmotionsFracasInjusticesMangerLe Book ClubTravail (en cours)Passages et Ou peut-être une nuit, les podcasts de Louie Media mettent le récit au centre et nous invitent à (ré)apprendre à écouter les autres. 

Pouvez-vous nous raconter votre parcours et nous expliquer comment est né Louie Media ?

J’ai fait le master de journalisme de Science PO où j’ai rencontré Mélissa Bounoua, mon associée. Notre amitié s’est forgée à une époque de grande ébullition intellectuelle pour nous mais aussi dans le journalisme puisque c’était en 2008, période d’émergence des réseaux sociaux. On a découvert les podcasts lors de notre année d’échange aux Etats-Unis. On a toujours eu une passion commune pour la créativité éditoriale et la réflexion sur les contenus, leur distribution, leur manière de raconter le monde mais aussi d’acheminer les récits aux gens. On a débuté nos carrières à un moment où la presse traditionnelle était en déclin et on se demandait pourquoi les gens la lisait moins. Puis on a fait nos vies chacune de notre côté dans différents médias mais toujours en se croisant. Je suis devenue Rédactrice en Chef de Slate en 2007 où j’ai créé Transfert. Mélissa travaillait sur la production musicale. Ça a très bien marché et ça nous a beaucoup plu. On a décidé de quitter Slate et de lancer Louie parce qu’on avait envie de se consacrer aux podcasts, de bénéficier d’une plus grande liberté dans nos choix éditoriaux mais aussi parce qu’on avait le sentiment de pouvoir apporter une ligne éditoriale qui n’existait pas, qui soit à la fois grand public, un peu intello mais aussi dans l’émotion, et très sociétal. On avait l’impression que cette combinaison n’existait pas ailleurs et que l’on pouvait apporter quelque chose de différent. 

Parlons des auditeurs. N’est-on pas un peu des voyeurs quand on écoute des histoires intimes comme dans Passages par exemple ? Qu’est-ce qui nous attire dans le fait d’écouter les histoires des autres ?

Ça dépend complètement du traitement. Une même histoire racontée de manière différente, avec une réflexion différente, un montage différent, une musique différente peut passer d’un récit profond, d’une fable qui permet de réfléchir aux mœurs, à la morale à quelque chose de trash qui est purement anecdotique et voyeuriste. On essaye chez Louie de ne jamais être dans le voyeurisme mais dans la réflexion : « Comment arrive-t-on à vivre les uns avec les autres ? ». Souvent, les auditeurs nous disent que nos podcasts les aident à vivre et qu’ils se sentent moins seuls. Je pense que l’on cherche tous et toutes des modes d’emploi pour vivre. Que ce soit dans nos histoires d’amour, dans nos vies professionnelles, dans nos amitiés, dans nos émotions, dans nos réflexions. Et les histoires, que ce soit en podcast, en littérature, en série télé, ce sont des pistes qui peuvent nous ouvrir les yeux « Ah ça, c’est une manière de dire, une manière de vivre, une manière de penser, une manière d’expérimenter. » Et dans Passages, comme dans Emotions, comme dans Entre, comme dans Ou peut-être une nuit, dans tous les podcasts qu’on fait il y a énormément de gens qui peuvent se reconnaître et s’identifier. Par exemple, dans Ou peut-être une nuit on parle de phobies d’impulsions et il y a beaucoup d’auditeurs qui m’ont écrit pour me dire « J’ai compris ce que c’était les phobies d’impulsions, j’ai compris pourquoi j’avais peur quand je me trouvais dans telle ou telle situation ». Selon moi les histoires donnent, si ce n’est des modes d’emploi, des exemples sur comment font les autres pour vivre et c’est ça qui nous aide et qui nous attire. On se sent moins seuls, ça permet de réfléchir, de faire un effet miroir, de proposer des pistes de réflexions. Enjeux d’identification, d’empathie, c’est ce que permettent les histoires. 

Pourquoi accepte-ton de témoigner dans un podcast ? Est-ce différent de témoigner dans un autre média comme la télé ? 

C’est différent de la télé car le jugement ne porte que sur ce que vous dites et sur ce que vous racontez. On fait en sorte que les gens qui témoignent chez Louie y trouvent un intérêt. Ça peut être un intérêt purement intellectuel pour aider à faire comprendre quelque chose ou un intérêt cathartique. Ce sont des personnes qui ont besoin de raconter. Et précisément, mon travail ce n’est pas de les consoler ou d’être triste pour eux, c’est de raconter leur histoire. Ils savent que parler à un journaliste c’est la garantie qu’on les laissera parler jusqu’au bout. Chez Louie, on n’essaie pas de convaincre, de forcer la main à des gens qui n’ont pas envie de raconter. Les motifs peuvent être très différents mais il y a toujours un enjeu de pouvoir parce qu’être la personne qui raconte c’est toujours avoir une forme de pouvoir sur celle qui est personnage. Pour que ce ne soit pas entièrement déséquilibré il faut toujours que la personne y trouve un intérêt. Le podcast c’est comme un objet qui leur permettra ensuite de discuter avec leurs proches quand ils n’y arrivent pas. Certains nous disent « Je n’arrive pas à raconter mon histoire autour de moi », « Ils ne veulent pas l’entendre » ou encore « Je ne peux pas être en face d’eux au moment où je le fais ». Ils vont donc nous raconter cette histoire, elle va exister et va devenir un objet de partage, de transmission peut-être pour des générations futures. Il y a des personnes qui témoignent parce qu’elles eu un parcours du combattant, parce qu’elles ont été confrontées à des difficultés et qu’elles ont besoin de partager et d’aider les autres pour ne pas que d’autres vivent ça. 

Je pense que l’on cherche tous et toutes des modes d’emploi pour vivre.

Dans Ou peut-être une nuit, on apprend que votre mère a subi un inceste, est-ce qu’avec du recul vous vous êtes dit que c’était finalement peut-être pour lui donner la parole que vous aviez créé Louie Media ?

Oui je me le suis un peu dit… Enfin, je ne peux pas dire que j’ai créé inconsciemment Louie pour donner la parole à ma mère, ce serait un peu exagéré (rires). En revanche je pense qu’effectivement, le fait de faire du journalisme, de donner la parole aux gens, de me lancer dans le podcast, a un lien avec ça. Quand j’ai créé Transfert, un ami écrivain (Hugo Lindenberg, que l’on peut écouter dans Fracas, saison 1, épisode 3) m’a dit « C’est quoi le truc avec ta famille ? Transfert, ça ne parle que de secrets de famille ! » Et effectivement, quand j’ai créé Entre, je n’avais pas encore ça en tête, je connaissais l’histoire de ma mère mais de fait, j’ai passé un an à écouter une petite fille et à réfléchir sur qu’est-ce que c’était la parole de l’enfant. C’était probablement des graines ou des petits cailloux pour cheminer vers Ou peut-être une nuit. J’ai un père avocat, je pense que le rapport à la parole est aussi relié à lui. L’importance des mots ça vient des deux côtés de ma famille. 

Quelles ont été les réactions à Ou peut-être une nuit ? 

Les retours sont vraiment excellents et je suis très heureuse et fière qu’il y ait eu une couverture aussi importante. Néanmoins, je pense qu’il y a des gens à qui ça fait encore très peur. Des journalistes à qui je l’ai envoyé qui m’ont dit « Je ne pourrai pas écouter ». Certains médias n’ont pas voulu nous recevoir ou en parler parce qu’ils trouvaient que ce n’était pas le moment, qu’avec la crise et le confinement il y avait déjà assez de choses négatives comme ça. C’est un sujet qui fait extrêmement peur donc c’est ambivalent. Je suis à la fois très très heureuse de la couverture médiatique, les gens qui ont écouté, quasi unanimement, nous ont fait des retours hyper forts et émouvants. On a reçu des centaines de témoignages par mail ou sur les réseaux sociaux de Louie d’auditeurs qui nous racontent leur histoire ou qui nous disent qu’ils se sentent moins seuls, que maintenant ils vont pouvoir parler ou qu’ils se sont souvenus de choses en écoutant le podcast. C’était vraiment très fort d’aider des gens concrètement, c’est vraiment inestimable. 

Allez-vous vous attaquer à d’autres sujets sensibles/sociétaux comme celui-ci ?

Je n’ai pour le moment aucune idée de ce que je vais faire après. On a évidemment plein de projets avec Louie mais j’ai l’impression que je vis dans un nouveau monde depuis le 15 septembre (date de diffusion de Ou peut-être une nuit). J’ai grandi sans que ce soit public pendant 34 ans et puis j’ai mis ça sous le regard des gens. J’avais des amis qui n’étaient pas au courant ! Donc pour moi le monde ne tourne plus dans le même sens depuis. Je n’ai absolument pas peur de m’attaquer à des sujets sociétaux, c’est ce qui m’a toujours animée. Je me suis souvenue que j’avais fait un TPE sur la justice des mineurs quand j’étais au collège… Et je suis devenue journaliste pour ça, j’aime les sujets de fond, les sujets de société, donc je n’ai pas peur de retravailler sur ce genre de thématiques, seulement il faut un peu de temps pour se remettre en selle sur une série aussi personnelle, pour trouver mon nouveau sujet. Je suis encore dans la phase post-accouchement. 

Selon vous, tout sujet est-il « podcastable » ? 

Je pense que oui. D’ailleurs au Etats-Unis où le marché est plus mature on voit des choses hyper différentes les unes des autres, des stars de Tik Tok qui lancent des podcasts, Barack et Michelle Obama ont leur podcast. Tout sujet est podcastable mais de la même manière que tout le monde peut écrire un livre. Après, il y a des choses qui font plus sens en podcast que d’autres. Tout ce qui relève de l’intime par exemple. Tout ce qui est lié à la parole par définition a une adéquation avec le format mais je pense qu’il y a énormément de choses à faire et à raconter en court comme en long sur beaucoup de sujets. 

Selon vous, les podcasts ont-ils le pouvoir de changer la société ? Avez-vous ressenti un mouvement avec Ou peut-être une nuit ? 

Le podcast a une force immense, peut-être plus que certains autres médias parce qu’il suscite des émotions très fortes, parce qu’il y a le pouvoir de la voix, de l’intime, ça tisse un lien très fort avec les auditeurs donc ça a le pouvoir de changer beaucoup de choses. C’est ce qu’on constate chez Louie quand des auditeurs nous disent qu’une histoire a changé leur vie. Il y a un pouvoir de mémorisation très fort avec le podcast. Très souvent les gens nous disent « Je me souviendrai toute ma vie où j’étais quand j’ai entendu telle histoire ». Donc je pense que c’est un format beaucoup plus dense ou durable que d’autres comme la vidéo par exemple. Incontestablement, Ou peut-être une nuit a été très partagé, il y a eu énormément de couverture presse, énormément de retours. On est à environ 500 000 écoutes depuis le 15 septembre donc c’est très important mais je ne sais pas si je peux dire que ça change le monde. Le jour où il y aura un Hashtag #oupeutetreunenuit et qu’on verra des milliers de gens raconter ce qui leur est arrivé, là on passera dans une autre dimension. Pour l’instant, effectivement c’est un podcast qui marche très bien. 

Quelle place accorde-t-on à la parole dans notre société et en quoi est-elle si importante selon vous ? 

Tout dépend de ce qu’on appelle la parole. On vit dans une société avec une démultiplication des médias, tout le monde prend la parole tout le temps, sur les réseaux sociaux, à la TV, on ne peut pas dire que la parole soit sous-cotée dans notre société. En revanche la question du dialogue et de l’écoute, ça c’est une vraie question. Il y a beaucoup de gens qui parlent mais est-ce qu’il y a beaucoup de gens qui écoutent ?  Qui se posent pour réfléchir et se disent : « Qu’est-ce que je pense de ça ? » « Suis- je suis d’accord avec cette personne ? » Sans être dans une logique d’immédiateté. 

Christian Salmon, un chercheur que j’adore, a écrit un livre qui s’appelle « Story telling » sur la manière dont les industries s’emparaient du pouvoir de la narration pour en faire quelque chose d’un peu vain et pour faire du story telling au sens marketing. Dans son livre « L’ère du clash » il raconte comment on est passé de l’ère du story telling à celle du clash. L’idée c’est de s’affronter et d’être dans le conflit mais le conflit stérile et je pense que la question est là. Qu’est-ce qu’on dit et qu’est-ce qu’on accepte d’écouter et d’entendre ? Le podcast est intéressant en ça car il permet d’inventer cette chorégraphie de l’écoute, de la proposer aux auditeurs et de leur dire : ça ressemble à ça d’écouter. C’est être dans une position de réflexion et d’attention pendant x minutes ou x heures pendant lesquelles on absorbe la réflexion de l’autre et la pensée de l’autre. Ecouter c’est vraiment se laisser pénétrer. Et parler c’est parler à quelqu’un. Ce n’est pas monologuer, ce n’est pas discourir, ce n’est pas répéter. C’est parler avec des mots sans cesse réinventés car ils ne s’adressent qu’à un auditeur à un instant T. Que ce soit un auditeur réel qui soit face à vous ou que ce soit un auditeur de podcast. Pour le podcast Fracas (saison 1, épisode 6), j’ai interviewé Alice Coffin que j’adore et qui m’a fait découvrir le féminisme et Despentes et je trouve hallucinant la violence dont elle est l’objet aussi parce qu’on voit bien que les gens n’écoutent pas ce qu’elle dit, ne lisent pas ce qu’elle écrit et que tout est déformé en permanence. Elle me parlait du vide de la parole publique, de la parole collective, à quel point les gens parlent sans rien dire et mettent juste des mots les uns après les autres et ça c’est une forme de parole mais ce n’est pas pour moi la parole qui fait sens. Et pourquoi est-ce si important pour moi la question de la parole c’est parce que c’est la seule manière d’être avec l’autre. C’est la seule façon de pénétrer et d’être pénétré par l’autre (si on met de côté l’acte sexuel), la vraie manière d’être avec les autres, avec nos amis, avec nos familles, avec les gens qu’on aime, ou avec ceux qu’on aime pas aussi d’ailleurs, c’est de leur parler. Si la parole est vidée de son sens, il n’y a plus de lien possible entre les gens. C’est la seule condition de non solitude donc c’est la seule condition pour être ensemble. Donc oui, ça me paraît extrêmement important. 

Le podcast a une force immense, peut-être plus que certains autres médias parce qu’il suscite des émotions très fortes, parce qu’il y a le pouvoir de la voix, de l’intime

Quel est le podcast de Louie qui vous ressemble le plus ? 

Ou peut-être une nuit. C’est à la fois un aboutissement mais aussi le commencement de quelque chose pour moi sur le plan personnel. Ce que j’aime le plus au monde c’est écrire et pourtant j’ai un peu de mal à me l’autoriser. Avec Ou peut-être une nuit j’ai énormément écrit et j’ai mis beaucoup de moi donc c’est forcément celui qui me ressemble le plus. 

Celui qui a été le plus important pour vous ? 

Ou peut-être une nuit pour des raisons évidentes. Mais Transfert a été très important aussi car c’était le premier. Entre également parce que j’ai une amitié immense pour Justine (la saison 1 suit le parcours de la jeune Justine, 11 ans, pendant l’année de son entrée en 6ème) et qu’elle m’a appris beaucoup de choses. 

Pouvez-vous nous teaser sur les projets de Louie Media ? 

On travaille sur la saison 3 de Entre. C’est une année un peu particulière. On a lancé Ou peut-être une nuitPassages… On a envie de développer les programmes qu’on a aujourd’hui, d’essayer de se renouveler en permanence et je pense que c’est avec Passages que l’on va inventer le plus de choses dans les mois qui arrivent. 

Les gens écoutent-ils plus de podcasts pendant le confinement ?

Le gens en écoutent plus et différemment. Lors du premier confinement on avait adapté nos contenus : plus fréquents et plus courts. Globalement il y a beaucoup de gens qui ont découvert les podcasts pendant le confinement. 

NDRL – Selon une étude menée par le CSA-Havas Paris lors du Paris Podcast festival, 13% des auditeurs hebdo ont commencé pendant le 1er confinement et parmi ceux qui en écoutaient avant, 61% ont augmenté leur écoute.

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