Claudie Haigneré : Partir… dans l’espace (deux fois !)

Crédit : Nasa

Claudie Haigneré est une exploratrice. Une vraie de vraie. Toute sa vie a été dédiée à l’exploration : de soi, des autres et de l’infini évidemment. Car Claudie Haigneré est la première Française à être allée dans l’espace. D’abord en 1996, puis en 2001. Aujourd’hui jeune retraitée où elle a officié au sein de l’Agence Spatiale Européenne, elle communique volontiers sa passion de la découverte scientifique et spatiale avec l’envie d’inspirer les fillettes à oser envisager l’inaccessible et qui sait, à faire partie de la prochaine aventure martienne, prévue dans une quinzaine d’années…  

Quel âge aviez-vous quand vous avez commencé à vous intéresser à l’espace ? 

En juillet 1969, j’avais douze ans et j’ai assisté aux premiers pas de l’Homme sur la lune. C’est très certainement ce qui a interpellé la petite fille très curieuse que j’étais déjà. J’avais trouvé l’évènement magique, fascinant et merveilleux. Dans ma tête, tout devenait possible. Cela a énormément nourri mon imaginaire, j’ai fait convergé mes lectures dans cette direction, vers l’exploration spatiale,  la science-fiction, Jules Verne etc.

Comment en êtes-vous venue à envisager de devenir astronaute ? 

Avant de l’être, j’étais médecin-rhumatologue à l’hôpital Cochin de Paris. C’était en 1985 et dans le couloir, il y avait un grand panneau d’affichage avec dessus, un appel à candidatures du CNES (Centre National des Etudes Spatiales, ndlr) qui recherchait des astronautes pour mener des missions scientifiques en orbite. J’ai donc déposé un dossier de candidature, j’ai répondu à « l’appel », dans les deux sens du terme : celui de l’opportunité concrète et celui de mon rêve. Sur à peu près mille candidats, il me semble qu’il y avait 10% de femmes. 7 candidats dont une seule femme ont été sélectionnés. Pour autant, je n’ai pas le souvenir d’avoir eu des bâtons dans les roues, la sélection était la même pour tous. 

Comment avez-vous été sélectionnée pour partir ? 

Après cette sélection, comme candidate scientifique, j’ai repris mes études pour passer une thèse en sciences. Je suis à « bac +19 », j’ai enchaîné les doctorats ! (rires). J’ai étudié de 1985 à 1991, notamment pour devenir docteur ès sciences en neurosciences. Je voulais réellement avoir un atout en plus, je me sentais mieux armée ainsi, encore plus compétente. Et en 1992, j’ai commencé l’entraînement à la Cité des Etoiles, près de Moscou. J’ai commencé comme doublure, c’est à dire que j’étais prête à remplacer un astronaute blessé ou malade avant de partir. J’étais celle de Jean-Pierre Haigneré, qui deviendra mon mari d’ailleurs, sur la mission de 1993. Et en 1996, ce fut à moi de partir, à bord de MIR, la station spatiale. En 1998, j’ai eu ma fille et l’année suivante, j’ai été de nouveau une doublure. Je suis repartie en 2001, cette fois à bord de la Station Spatiale Internationale, avec ESA, l’Agence spatiale européenne. 

Pourquoi êtes-vous partie ? 

Pour l’envie d’explorer. Quand on devient médecin, on a envie de comprendre, on veut connaître, découvrir des choses que l’on ne connaît pas et moi, j’ai eu cette chance extraordinaire de pouvoir explorer l’inconnu, de participer à des recherches et de me découvrir, de dépasser mes limites. J’avais envie de partir, de participer à cette aventure, j’avais vraiment ce désir d’explorer. 

Avez-vous hésité à partir ?

Non, car aller vers l’inconnu m’a obligée à sortir de ma zone de confort. J’ai d’ailleurs toujours en moi cet appétit de grandir, de découvrir… On se découvre et on se construit en se confrontant à l’autre, à l’ailleurs. On déchiffre et on défriche ! (rires)

Vos proches ont-ils eu peur pour vous ?

Peut-être que des gens surtout dans ma famille, ont eu peur, mais je me sentais prête, en confiance, ça ne m’a pas limitée. Je n’ai que des bons souvenirs, le reste, je ne l’ai pas retenu.

Crédit : ESA / S. Corvaja

A quoi avez-vous pensé lorsque l’appareil a décollé, lorsque vous avez entendu « mise à feu » ? 

On reste concentré et vigilant. On sait qu’on a une responsabilité sur nos épaules. J’avais confiance en moi, confiance dans le système et dans l’équipage. J’ai essayé de vivre chaque seconde tout en étant concentrée mais il y avait de la joie évidemment et de l’impatience ! J’étais attentive aux bruits et aux vibrations. Après avoir dépassé les 70 kilomètres d’altitude, la couche dense de l’atmosphère, la coiffe protectrice de la capsule est éjectée, j’ai avec impatience jeté un oeil au petit hublot du vaisseau Soyouz. 

Quel souvenir gardez-vous de cette première mission, celle à bord de MIR en 1996 ?

Je me souviendrais toujours de cette aurore boréale. On travaille beaucoup pour mener à bien le programme scientifique mais on se remplit des sensations, des visions de la Terre par le hublot pour les partager et transmettre dans les conférences, les interventions au retour de la mission. On se souvient de tout : les couleurs, la dynamique d’une orbite autour de la Terre en 90 minutes, les orages, les cyclones, les lumières de la vie sur la Terre, la noirceur de l’univers… 

Avez-vous douté ? 

Douté non, mais j’ai eu quelques moments d’anxiété notamment durant les entraînements où en trois heures, on vous fait cinq pannes : début de feu, fuite de carburant, dépressurisation, panne technique etc. J’ai eu de la chance, mes deux missions furent nominales comme on dit dans notre jargon, c’est à dire qu’elles se sont bien passées, elles étaient courtes (seize et dix jours, ndlr) et malgré quelques petits soucis, tout s’est bien passé car j’étais bien formée à gérer cet environnement complexe, avec un équipage formidable et des équipes au sol en support. 

Qu’avez-vous appris sur vous au cours de vos missions ? 

Peut-être est-ce parce que je suis médecin mais j’ai énormément appris de l’adaptation du corps humain. La sensation de légèreté en microgravité… Comment on re-calibre ses gestes, comment on retrouve des références sur le plan cognitif. J’ai trouvé ça formidable. Pour la mission de 1996, j’ai mis vingt-quatre heures à m’adapter. Pour celle de 2001, cela a été immédiat par exemple. On a des potentiels masqués qui se révèlent. C’est passionnant et plein d’espérance.

Et sur la vie ?

Il y a le fameux « overview effect » où en observant à distance, la planète Terre porteuse de vie, si belle et fragile, on sent sa vulnérabilité, son isolement, et on perçoit notre responsabilité d’Humain dans sa préservation. En regardant à travers cet hublot, on transcende son individualité, on est plus qu’un simple individu avec sa nationalité, sa culture. On sent un effet de globalité et d’interconnexion, on se sent véritablement comme un élément de l’humanité, de la Vie sur la planète Terre au sein de l’Univers. Nous avons été environ 570 à aller dans l’espace et je suis consciente d’être une privilégiée. Quand on se croise entre astronautes et cosmonautes, il y a un sentiment de fraternité qui nous unit. On se reconnaît, nous avons en commun quelque chose d’ « extra-terrestre ». 

Si vous aviez en face de vous la Claudie enfant, que lui diriez-vous ? 

Je lui dirais : « Rêve, imagine, ose ». Je lui dirais aussi : « Deviens ce que tu es, découvre et dépasse tes limites, pas celles que les autres t’imposent ». Il ne faut pas se dire « C’est inaccessible », non ! Pas avant d’avoir essayé et travaillé pour y parvenir, même si on échoue. On a tous un imaginaire qu’il faut essayer de rapprocher de sa réalité, pour pouvoir le vivre. 

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