Dominique Tarlé : « Mes photos sont restées pendant 35 ans dans des cartons dans ma cave » (partie 2)

Dominique Tarlé avec la guitare de Jimmy Page de Led Zeppelin – Crédit : Dominique Tarlé

Dominique Tarlé aime dire qu’il est photographe amateur : « Moi je tiens beaucoup au statut de photographe amateur c’est-à-dire que je ne photographie que ce que j’aime. C’est peut-être devenu péjoratif dans le langage commun mais en fait, l’amateur d’art ou de musique ou de peinture, c’est quelqu’un qui sait de quoi il parle. L’idée est donc de photographier que ce que j’aime ». Une humilité à toute épreuve, défaite de toute injonction, qui se ressent encore plus dans cette deuxième partie d’interview. L’homme discret qui rêvait d’avoir comme super pouvoir celui de l’invisibilité en étant enfant, il y est parvenu à la vue de ses clichés naturels et pleins de vie qu’il nous offre aujourd’hui. Il a su se fondre dans le décor pour capturer ces instants précieux. Mais il a su surtout être patient.

Et quelle est l’histoire de ce cliché de Mick Jagger et Keith Richards en train de jouer sur une table en bazar ?

Son histoire ce n’est pas simplement celle de deux gars qui jouent. Hors champs, à côté, il y a Gram Parsons des Birdes. Lorsqu’ils jouaient ensemble avec Keith c’était incroyable. Je n’ai jamais entendu une alchimie musicale pareille de ma vie. Gram veut que Keith produise son premier album solo et ça fout les boules à Mick car si Keith produit l’Album de Gram, il va certainement jouer, chanter et composer dessus et après l’album il faut faire la promotion et peut-être même des concerts. Mick va alors peut-être perdre son guitariste pendant un an et demi. C’est inconcevable. Ce soir là, Keith est en train de jouer et de chanter avec Gram. Pendant ce temps, Mick se demande comment il va mettre fin à ce merdier et c’est très simple : Mick remet le groupe au travail et il n’y a plus de place pour autre chose. C’est pour ça qu’en 8-10 jours, le studio est installé à la villa.

Photo prise à la Galerie de L’Instant – Crédit : N.C

Vous êtes nostalgique de cette époque ?

C’était une autre époque. C’était pas compliqué comme situation. Je ne suis pas nostalgique pour autant. Je n’ai pas le temps pour ça. Mes photos sont restées pendant 35 ans dans des cartons dans ma cave. Je me suis fait jeter de partout. En fait, quand j’ai fait développer toutes mes photos, j’ai tout mis dans des cartons (films, négatifs, planches de contact, tout), je  suis redescendu dans le sud de la France pour leur donner car je considérais que c’était des photos de famille qui appartenaient aux Rolling Stones. Ils m’avaient hébergé, nourri dans cet endroit magnifique. J’ai vécu cette aventure musicale et humaine exceptionnelle dans la plus grande simplicité. De temps en temps, Keith me demandait « t’as encore du film ? » et me donnait des billets pour que j’aille en chercher avec la limousine et le chauffeur. Il me disait :  « Un photographe qui n’a pas de film, c’est comme un musicien qui n’a pas de cordes ! ». Quelques semaines plus tard, le responsable de Rolling Stones Records à Paris de la société WEA sur les Champs Elysées m’appelle et me demande de récupérer tous les cartons que les Stones leur avaient renvoyés : « Viens nous débarrasser de tout ça ! ». Ils ont juste garder deux douzaines de photos que j’avais faites, sinon le reste ils me les rendaient pour pouvoir faire mon job et me donner le crédit.

Comment sont-elles sorties de l’oubli ?

Après m’être fait jeté de partout, j’étais désespéré. Mes parents voient mon désarrois et mon père m’incite à changer de métier et surtout que « j’arrête de fréquenter cette bande de connards ». Il faut savoir qu’au même moment, il y avait une rumeur qui disait que si j’étais resté pendant six mois avec les Stones c’est parce que j’étais un trafiquant. Mon père me file alors son journal, Le Figaro, pour que je lise un peu les annonces et je vois qu’on recherche un agent de trafic. Bah du coup c’est pour moi ! Trafic – trafiquant, tu vois ! Je réponds et je deviens agent du trafic aérien à l’aéroport d’Orly. Je me retrouve à calculer le centre de gravité des avions entre le décollage et l’atterrissage. Je n’avais pas de formation mais j’ai été embauché immédiatement. Je suis resté deux ans. Je n’ai plus fait de photos. Puis je suis parti aussi en Bretagne faire de la voile car j’aimais ça. Je travaillais dans une petite pizzeria délicieuse à Benodet d’un couple rencontré par hasard. Mon seul rapport à la photo est que je continue de donner gratuitement mes clichés à des fan clubs non officiels. On aime la même musique, le même groupe, il n’y a pas de raison ! Dans les années 90, le mec qui tient le petit magazine « Stones news » décide de faire un numéro spécial avec mes photos. Ca tombe par hasard entre les pattes d’un photographe anglais qui hallucine car ça faisait quinze ans qu’il me cherchait. Il voulait absolument me rencontrer pour faire un truc avec mes photos prises à l’époque. Je le rencontre, il me présente à un ami éditeur qui, je l’ai découvert bien plus tard à sa mort, était le demi frère d’Eric Clapton. 

Vous avez quand même une sacrée étoile au-dessous de vous !

Ouais un peu. On décide de faire un livre mais ça prend beaucoup de temps, plusieurs années. Car dès le départ, j’exige que l’on fasse les légendes avec tous les gens encore vivants et présents sur les photos. Mon éditeur ne voulait pas, prétendant qu’il connaissait ces gens et que jamais ils n’accepteraient… Non seulement ils acceptent mais surtout ça remonte jusqu’aux oreilles Stones. Un jour mon éditeur m’appelle est me dit : « Keith vient de faxer la préface de ton livre à l’éditeur ! » Et le début est très simple : « Dominique est un membre de ma famille et un membre du groupe ». T’imagines ?! Les années ont passé et Keith Richards te considère comme un membre de sa famille. C’est de la folie. Mais le livre est sorti le 11septembre 2001…

Ca ne l’a pas empêché d’être épuisé très rapidement. Vous le vivez comment tout ça ?

Ca a été compliqué au tout début car personne ne voulait parler d’autres choses que ce qu’il se passait à new York. Sous la menace des Stones de ne plus donner d’interview, les choses ont changé… Mais, personnellement je suis assez complentatif. Je regarde ce qui se passe autour de moi mais ça ne me bouleverse pas. Ma vie n’a pas changé. Oui il n’y avait plus un seul de ces beaux livres au bout de huis mois. Mais je n’ai pas le goût de luxe. Juste celui de l’aventure. 

D’autres aventures de prévues ?

En ce moment je travaille sur un documentaire sur Led Zeppelin et c’est Jimmy Page qui a choisi les photos. Faut dire que j’ai été là au tout début de ce groupe. C’est une histoire de dingue. Alors que je suis un groupe dans un studio, une porte s’ouvre sur la droite et je vois Jimmy. On s’était connus quelques années auparavant dans les pubs londonien quand il était guitariste pour les Yardbirds. Il me reconnait et me dit « Tiens , regarde ! Je viens à l’instant de finaliser mon nouveau groupe ». Il venait d’auditionner Robert Plant comme chanteur pour Led Zeppelin. Ils étaient touts là, alignés. J’ai pris la toute première photo d’eux !

En parlant de photo, je peux vous prendre devant les votre ?

Oh je ne suis pas très à l’aise avec l’idée. Je vais plutôt te donner des photos ce sera plus intéressant pour ton papier !

Me les donner ?!

Bah oui ! J’ai cette photo de moi, prise par Jimmy Page pendant le premier concert des Led Zeppelin justement. Peu de temps après l’avoir revu, je monte sur scène avec eux pour leur premier concert. La scène est minuscule, je suis coincé derrière le batteur. Alors que je pose mon appareil car j’en ai marre de mitrailler, je vois la Telecaster de Jimmy, celle avec de gros dessins psychédéliques dessus contre un mur. Je la prends et commence à jouer deux trois notes. Jimmy, lui, prend mon appareil et me photographie. C’est cette photo que je vais te donner.

Préface du livre réalisée par Keith Richards où l’on peut le voir faire une accolade à Dominique de dos – Crédit : Dominique Tarlé / Laurent Liby

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