L’incroyable histoire de Dominique Tarlé, photographe des Stones et des Beatles (partie 1)


Dominique Tarlé derrière Mick Jagger qui porte un chapeau blanc – Crédit : Sylvie Lebre

Dans la vie, tout est affaire de rencontres pour peu qu’on ait la sensibilité et la curiosité nécessaires pour savoir saisir ces moments fugaces mais ô combien enrichissants. Dominique Tarlé est de ceux-là. De ceux qui vivent l’instant présent pleinement avec une humilité totale. Aujourd’hui, s’il est reconnu pour être l’un des photographes les plus emblématiques des Beatles, des Rolling Stones ou encore du groupe Led Zeppelin (c’est lui qui réalisera le tout premier cliché du groupe avant même qu’il soit publiquement officialisé), ça n’a pas toujours été le cas. Et très franchement, il ne s’en est jamais soucié car le fait même d’avoir vécu « ces aventures incroyables » comme il les appelle, alors qu’il n’avait que la vingtaine, lui suffit pour être comblé. Ses photos sont restées lettre morte pendant trente ans jusqu’au jour où, par un heureux hasard du destin encore, elles refont surface à travers un livre édité en un petit nombre et une exposition qu’il accepte de réaliser à la Galerie de l’instant à Paris. Cette Galerie, il s’y sent bien comme tous ceux qui y passent car il n’y règne aucune supériorité, aucun dédain, juste un goût absolu pour l’art, la photo et l’humain. Dans cette galerie, il s’y rend tous les samedis pour voir les visiteurs, parler avec eux et faire des rencontres toujours et encore. C’est ici qu’on l’a retrouvé. C’est ici qu’il a livré un bout de sa vie en employant le présent, ce temps aussi direct qu’immersif, celui qui vous fait vivre l’aventure comme si vous y étiez. Voyage.

Bonjour Dominique, c’est fou de vous retrouver ici, aussi simplement !

Oh salut ! Ici tout est simple. Pas de liste élitiste, tout le monde peut venir et c’est ça que j’aime. Je vais te raconter un truc. Ma première expo ici c’était pendant l’été 2008. Le samedi je vais à la rencontre des gens qui viennent voir l’expo. Il est sept heures du soir, il fait beau, la galerie est vide, on s’apprête à baisser le rideau de fer. On est dehors à discuter sur le trottoir en train de fumer une clope et là, à gauche, on voit arriver une famille. Devant il y a une petite fille habillée en fée avec une grande robe, un bâton avec une grande étoile dorée au bout, le petit dernier dans la poussette, le grand qui pousse la poussette et les parents qui suivent. Je m’en souviendrais toujours. Le père était très grand et avait un point d’interrogation sur le visage. On s’écarte pour les laisser passer avec la poussette mais la petite fille s’arrête dans nos jambes, nous pousse et avec son bâton elle dit « c’est là ! ». Elle rentre et elle se met devant chaque photo et devant chaque photo elle donne un coup de baguette magique. Elle fait le tour. Quand elle a terminé, je rentre, je me mets à genoux à côté d’elle, elle me prend par le cou et à l’oreille elle me dit « elles sont belles les photos ! ». Elle me dit qu’elle s’appelle Madeleine et qu’elle a 6 ans et demi. Le peu que j’ai compris c’est que le père était fan des Stones, il a branché son fils ainé sur cette musique là, la gamine étant toujours dans les pattes de son grand frère, ça l’a marquée. Elle est tombée je ne sais comment sur cette expo et elle a trainé toute la famille !

Incroyable ! Vos photos des Stones sont finalement intemporelles et parlent à toutes les générations.

Oui. Ces groupes n’ont pas d’âge. C’est pour ça que j’ai accepté d’être exposé dans cette galerie car elle est ouverte à tous. Tu sais, en 2009 l’année suivant ma rencontre avec la petite Madeleine, j’étais chez Mick (Jagger) pour l’aider à la réalisation du documentaire « Stones in exhile » sur la période que j’ai vécue avec eux. A la fin d’une séance de travail, Mick me propose une tasse de thé – il est 17h on ne plaisante pas avec ça – et je lui raconte l’histoire de Madeleine. Il me regarde avec des yeux comme des soucoupes mais sans commentaire. Un an et demi après, le documentaire est validé par tous les gens qui apparaissent de dans et une semaine après le doc est sélectionné pour la quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes. Donc Mick arrive avec Julia et quelques copains à Cannes. On prend un verre avant de monter sur scène et je parle à Mick de mon futur vernissage en duo avec Ethan Russell (grand photographe américain des Stones, NDLR) à la Galerie de L’Instant. Je lui dis que s’il souhaite venir, qu’il me prévienne afin que je m’organise pour qu’il ne soit pas dérangé. Il me répond aussi sec : « Ah non ! Si je viens, c’est un samedi après-midi parce que peut-être que Madeleine sera là ! »

Dans le chapiteau le mec se retourne, c’était John Lennon.

Il s’était souvenu ! Mais comment avez-vous croisé leur chemin ?

C’était les années 1960, une période incroyable où toutes les trois semaines, un groupe de musiciens majeurs émergeait. Ca n’arrêtait pas, c’était la folie. Je fais partie de ce public qui était là à leurs concerts, pour acheter leurs albums. Je suis allé à Londres après avoir terminé mes études et avoir convaincu mes parents qu’il fallait que je parte là-bas pour apprendre la langue. C’était en 1968. J’avais 20 ans pile et ce que j’aimais en plus de la photo d’amateur c’était les groupes qui s’inspiraient de la musique noire américaine : le blues, le rythm and blues, la soul etc. Dans les pubs, la proximité est facile, les musiciens jouent, posent leurs instruments et viennent boire une bière avec toi. Je leur donne du coup un bout de papier avec mes coordonnés, je leur dis ce que je fais et ils me donnent l’adresse de leur studio pour que je les retrouve. C’est aussi simple. Un jour, alors que je sympathise avec un jeune comme moi il me dit « Il va se passer un truc incroyable, on sait pas quoi, on sait pas où, on sait pas quand ». Bon moi, je laisse tomber. On arrive au début de l’hiver 68, lors d’un concert je retombe sur ce mec et il me donne un bout de papier en me disant : « C’est là, maintenant ». Le lendemain matin, avec mon appareil; je prends le métro, je me retrouve dans la banlieue de Londres au milieu d’une friche industrielle et là dans les hautes herbes d’un terrain gigantesque il y a un immense chapiteau de cirque. Qu’est-ce que c’est ce bordel ?! Il est 7h30 du matin ou 8h. Et je vois une petite roulotte avec écrit « presse ». Je me pointe et leur dis que je veux rentrer pour faire des photos. Les gens derrière refusent car je n’ai pas de carte de presse, pas d’accréditation, pas d’invitation. Je ressors. Je m’assois sur mon set de photo au milieu des hautes herbes et je cherche désespérément à trouver une solution pour rentrer. Là, au loin, je vois arriver les limousines avec les Stones, les Who, Eric Clapton… Bref il faut que je rentre. Et là il y a un mec que je n’ai pas vu arriver, qui me choppe le poignet et m’amène à l’intérieur. J’ai juste le temps d’attraper la bride de mon sac d’appareil photo, on rentre, personne ne dit rien et dans le chapiteau le mec se retourne. C’était John Lennon. J’ai fait les photos. Elles ont été publiées dans le journal « Best ».

C’était le Rock and Roll Circus tour des Stones ! Mais comment avez-vous gardé le contact ?

Je suis resté trois ans à Londres avec des visa touristiques de trois mois mais j’ai fini par me faire pincer. Au même moment, les Beatles que je prends régulièrement en photo se séparent et me conseillent aux Stones. Ils étaient copains comme cochon ! Il faut savoir que dans le premier disque des Stones, un 45 tours, il y avait une chanson qui était entrée immédiatement dans les chartes or elle avait été écrite par Lennon et McCartney. Donc quand les  Beatles s’arrêtent, les Stones créent leur label et naturellement ils récupèrent les équipes des Beatles. Dont moi. 

Vous les suivez pendant leurs tournées ?

En 1970, ils font une tournée européenne qui passe par la France. La jeune femme qui s’occupe de l’organisation m’informe qu’ils vont passer au Palais des Sports et qu’ils me réservent une loge près de la scène pour ma famille et mes amis. Ce qui est fou c’est que leur première partie est assurée par un musicien de Chicago, un noir américain. Buddy Guy. J’y vais, je le mitraille. Je le revois plus tard à un autre concert des Stones à Lyon et lui offre une petite boite de tirages, des petits 24×30 en noir et blanc. Lors d’un repas avec son agent et lui, il regarde les photos sans commentaire, me donne une poignée de dollars en me disant « Prochain concert Francfort, voilà l’adresse de mon hôtel, viens me rejoindre. » Le lendemain je pars pour Francfort, à la réception de l’hôtel on me donne un double de clé de sa chambre. J’arrive alors qu’il est en sound check pour le concert du soir donc je m’installe dans sa chambre et pour passer le temps je vois toutes ses guitares qui sont alignées. J’en trouve une qui est accordée d’une manière qui me convient bien, je commence à jouer et Buddy arrive. Il prend une guitare et m’accompagne. On va au concert, il me ramène le soir et, en fait, je finis par faire toute la fin de tournée européenne des Stones en dormant au pied du lit de Buddy Guy. Une couverture et un oreiller et c’est partie. Ca les Stones adorent. En 1971, ils me demandent si je peux être leur photographe officiel sur une tournée anglaise mais ça tombe pendant que les services de l’immigration me tombent sur le dos avec mes visas touristiques. Je devais partir. Résultat, chaque date de concert qui passait, me rapprochait un peu plus du pays de Claude François et de Sheila. C’était terrifiant. Pour moi c’est l’horreur. Au dernier concert, je fais la tronche car je sais ce qui m’attend. Et là, Bianca qui va devenir peu de temps après madame Jagger me glisse à l’oreille que les Stones quittent l’Angleterre pour des raisons fiscales et vont vivre dans le Sud de la France.

Ce sont les fameux six mois passés à la villa Nellcôte ?

Oui ! J’y vais pour ce que je pensais être qu’un après-midi. C’est le printemps sur la Côte d’Azur, il fait beau, la végétation est superbe… Le premier qui m’accueille pour un après-midi c’est Keith Richards à la Villa Nellcôte. Vers 17h, je remercie tout le monde pour ce moment extraordinaire mais il me dit : « Bah où tu vas ? Ta chambre est prête ! » Et je suis resté six mois. Au bout de trois mois, les Stones décident de se remettre à enregistrer et comme il n’y a pas de studio professionnel dans la région à cette époque, ils en installent un dans les sous-sols de la villa. Je me retrouve dans ce moment incroyable où la musique se fabrique.

Une journée type ressemble à quoi ?

Encore une fois c’est très simple. Les Stones se réunissent tous les soirs vers 19h-20h après avoir couché les gamins, il y en avait plein la baraque. A 21h, ils sont dans le studio jusqu’à 6h du matin. A 7h les enfants se lèvent, Keith donne le petit déjeuner à son fils Marlon et aux autres, ils les habillent et on prend la voiture pour lui faire découvrir le sud. Souvent, en début de semaine Keith arrive avec une idée de riff qu’il joue avec la section rythmique Bill Wyman et Charlie Watts. Si l’un des deux se lève pour aller boire un verre ou fumer une clope sur la terrasse, ça veut dire non. 

On retrouve cette énergie créative dans vos clichés.

Bah par exemple, cette photo où tu les vois dans le grand salon, Keith a une guitare entre les mains mais tu vois qu’il n’ose pas la toucher. C’est parce qu’on venait d’aller la chercher.

Photo de Dominique Tarlé à retrouver à la Galerie de L’instant

On vous voit d’ailleurs dans le miroir !

Oui, c’était le premier selfie ! Mais plus sérieusement, ce matin là, Anita me demande d’accompagner Keith à la douane de l’aéroport de Nice pour récupérer un paquet. C’était un grand étui de guitare rigide dans lequel il y avait cette fameuse guitare avec un petit mot glissé entre les cordes. C’était un cadeau d’Eric Clapton qui a poursuivi cette guitare pendant très longtemps pour l’offrir à Keith car elle a appartenu à Muddy Waters, un bluesman noir américain que Mick et Keith écoutaient quand ils étaient gamins. Le gar avait notamment composé une chanson qui s’appelait « Rolling stone blues ». Donc d’un seul coup, Keith se retrouve avec la guitare du mec qu’il admirait et on voit avec sa main gauche qu’il n’ose pas la toucher. C’est fabuleux.

Et quelle est l’histoire de ce cliché de Mick Jagger et Keith Richards en train de jouer sur une table en bazar ?

Son histoire ce n’est pas simplement celle de deux gars qui jouent. Hors champs, à côté, il y a Gram Parsons des Birdes. Lorsqu’ils jouaient ensemble avec Keith c’était incroyable. Je n’ai jamais entendu une alchimie musicale pareille de ma vie. Gram voulait que Keith produise son premier album solo et ça fout les boules à Mick car (…)

La suite est à retrouver dans le prochain article

4 commentaires

  1. J’attends la suite avec impatience.
    J’ai repéré quelques trucs. (Vous pouvez effacer le message après 🙂

    J’ai juste le temps d’attraper la briDe de mon sac d’appareil photo

    Buddy arrivE.

    que les services de l’immigration me tombeNT sur le dos

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    1. Merci d’avoir pris le temps d’écrire ce message constructif ! Les erreurs sont corrigées et la suite arrive dans quelques minutes ! Très belle soirée !

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  2. Super article très professionnel et passionnant.
    j’ai hâte de lire la suite.
    Quelle opportunité et quelle chance, de pouvoir rencontrer des gens avec un tel vécu et une telle humilité.
    Encore bravo.

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