La hausse des ruches en ville n’est pas si positive qu’on le pense (partie 2/2)

Audric de Campeau et son chien Filou sur les toits d’Ecole Militaire en 2015 – Crédit : N.C

Nous l’avons compris, sans abeille, la biodiversité sombrerait et nous avec. Il est donc urgent d’en prendre soin et nous le savons. Nous le savons tellement que certains d’entre nous allons même jusqu’à installer des ruches chez nous, zones urbaines incluses. L’idée est belle voire bonne mais la hausse massive de ces petits habitats en bois soulève des problèmes de taille. Audric de Campeau, apiculteur et l’un des spécialistes du miel de Paris nous en dit plus.

En 2015, le franco-suisse et apiculteur Audric de Campeau nous recevait sur les toits de l’Ecole Militaire à Paris. On pouvait y trouver trois de ses ruches. Et lui, il était impossible de le rater. Toujours accompagné de Filou, son beagle d’une dizaine d’années, Audric arborait fièrement son canotier sur une carrure imposante. C’était un hyperactif, il l’avouait lui-même de son verbe accéléré. Mais face à « ses filles », comme il les appelait, il faisait preuve d’un calme olympien. Le contraste était saisissant. Qu’en est-il aujourd’hui ? Rien a changé à quelques choses près : il est impossible d’accéder aux ruches depuis le plan vigipirate, les récoltes de miel ont beaucoup changé en raison de l’explosion du nombre de ruches de professionnels et de particuliers dans la capitale et Audric – toujours chapeauté – travaille à connecter ses ruches pour mieux comprendre leur comportement entre autres avec son programme Citizen Bees.

Les ruches d’Audric face à Paris – Crédit : N.C

D’environ 300 ruches en 2015, elles sont passées à presque 2000 en 2020 à Paris. Faut dire – qu’en plus de la photo de Yann Arthus-Bertrand qui a révélé les ruches placées sur les toits de l’Opéra Garnier pour la première fois au grand public il y a une vingtaine d’années –  les conditions à Paris sont optimales :  « Un champ de colza ça « mielle » mais c’est bourré de pesticides. Je te mets au défi de trouver un bleuet le long de ces champs. A Paris, tu commences avec du romarin en février, puis de l’acacia, du marronnier d’Inde et de l’oranger du Mexique au printemps. Le miel ici est exotique avec un goût unique de fruit rouge », s’exclame Audric avant de poursuivre : « Paris, c’est un cas à part dans l’apiculture en France car les abeilles font leur miel seules sans qu’on ait à les nourrir avec du sirop comme dans d’autres endroits en France. A mes début, j’avais fait venir un apiculteur pro de trente ans de métier, il ne croyait pas au projet, car en hauteur ça se refroidit en permanence or les abeilles ont besoin d’une ruche qui se maintient à 37°C, été comme hiver. Mais en réalité, ici, ça marche. Les ruches sont très bien préparées à l’hiver. C’est simple on perd près d’une ruche sur trois à la campagne quand à Paris je n’en ai perdue aucune ! » Mais c’était sans compter la hausse massive de ruches et la saturation de certains lieux.

« Dans certains arrondissements je suis passé à une récolte de 40 kg de miel à 20 kg »

Audric a remarqué des changements dans son métier depuis quelques années. Des changements qu’il tient à mentionner avec précaution : « Je ne suis pas un expert des chiffres, je n’ai pas le mot final sur tout mais, personnellement, j’ai pu constater de grosses différences. Dans certains arrondissements je suis passé à une récolte de 40 kg de miel à 20 kg. C’est le cas pour le 15e arrondissement par exemple, qui est saturé de ruches. En revanche, à Montmartre, Clichy et St-Ouen, j’ai de bons résultats. » Parce que les abeilles butinent dans un périmètre de 3 km, si elles sont trop nombreuses sur un même endroit, elles n’ont plus assez pour faire leur travail correctement. La quantité de miel diminue et la ruche finit par « essaimer » c’est-à-dire se vider de ses abeilles qui cherchent désespérément (et parfois anarchiquement) à trouver un terrain plus propice. Une attitude rare, qui ne colle pas avec l’esprit d’équipe de ses animaux profondément sociaux qui travaillent en groupe autour de leur reine : « Leur job, entre autres, est de se passer de jabot en jabot du nectar de fleur, qu’elles vont filtrer et enrichir d’enzymes puis ventiler jusqu’à atteindre une hygrométrie basse afin de créer le miel. »

Audric ouvrant l’une de ses ruches à l’aide d’un enfumoir pour apaiser les abeilles – Crédit : N.C

Une prise de conscience écologique nécessaire qui a ses limites

Outre la question de la diminution de production de miel vient se poser celle de la sécurité. S’il n’est pas difficile d’adopter une ruche, il est beaucoup plus ardu de s’en occuper. Certes des réglementations existent, mais tous ne les suivent pas à la lettre : « C’est un peu le bordel en France. Même si la loi exige que l’on déclare ses ruches aux niveaux vétérinaires et assurance, il y en a qui ne le font pas et c’est là que ça devient dangereux », se désole Audric. Qui sait vraiment réagir face à une piqure d’abeille ? Qui sait si l’un de ses voisins n’est  pas allergique ? Qui prend le temps de suivre une formation avant de se lancer dan l’aventure ? Pas grand monde et dans ce cas, mieux vaut continuer d’agir pour le monde des abeilles en équipant ses balcons de plantes mellifères qui leur donneront de quoi butiner plutôt que de ruches. Par ailleurs, à cette problématique vient s’ajouter celle des races d’abeilles introduites dans les villes. « Mes filles sont hyper douces. Ce sont des abeilles Buckfast et je les connais tellement que je peux travailler sans protection sauf en temps de vent, de pluie ou d’orage car ce sont des êtres hyper sensibles. Mais, pour protéger une espèce menacée et surtout pour des raisons de communication, la Mairie a notamment introduit des abeilles noires dans des cimetières. Seulement cette race est très sauvage et ne se laisse pas approcher. Elle n’a donc pas du tout sa place en ville. D’autant que si elle se mélange avec une abeille Buckfast cela peut créer un résultat explosif et incontrôlable. » A retenir donc : l’écologie oui, mais pratiquée avec intelligence. 

Une ruche et ses habitantes – Crédit : N.C
Un des cadres de la ruche – Crédit : N.C

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