Miel de Paris : l’apprentissage (partie 1/2)

Sur la terrasse de Diane en 2015 – Crédit : N.C

L’apiculture a connu un renouveau grandissant ces dernières années à Paris jusqu’à une certaine limite que l’on abordera dans un deuxième sujet. Parce que le 20 avril est la journée de l’abeille, place à l’apprentissage. Si cet engouement dans la capitale reste une surprise face à son niveau de pollution atmosphérique élevé, à y regarder de plus près, on s’aperçoit que la ville est verte tout au long de l’année et qu’elle n’est pas soumise aux pesticides contrairement aux campagnes. Un petit paradis en somme pour les abeilles besogneuses. Conséquence : les toits des monuments et des immeubles voient pousser des ruches par dizaines. Il suffit de lever le nez  pour tenter de desceller les toits de ses ruches en bois bio. Jusqu’à il y a peu, il existait cependant un endroit caché, la Villa le Bosquet de Diane,  où l’on ne se doutait de rien. Retour cinq ans plus tôt pour une visite enchanteresse.

Cinq étages au-dessus du Musée du Chocolat, l’arrivée se fait naturellement. Diane*, une apicultrice qui était régulièrement appelée pour déloger des essaims sauvages dans la capitale, accueille chez elle une quinzaine de stagiaires venus suivre les cours d’Olivier, paysagiste-apiculteur. Comme à la maison, le tutoiement est de rigueur. Le rendez-vous est donné sur la terrasse arborée en haut. Les apprentis apiculteurs font connaissance mais surtout savourent la vue de Paris à 360°. Le dôme du Sacré-Cœur étincèle, la Tour Eiffel domine et la Ville Lumière s’éveille. A travers les nombreuses plantes, on découvre cinq discrètes constructions en bois. Ruche dadant ou ruche warré, le choix est large. Mais pas de danse des abeilles, il fait trop froid pour mettre une aile dehors.

« Bonjour, je m’appelle Béatrice.  J’ai déjà fait un stage en novembre dernier, depuis j’ai trois ruches warré. » « Moi c’est Clara, j’ai un niveau d’apiculture gourmand mais j’ai surtout tout à apprendre. » « Moi c’est Sylvain. L’apiculture est un rêve de môme et comme j’entretiens mon jardin en permaculture j’envisage d’y installer une ruche. » « Amelie, j’écris un livre dans lequel l’un des personnages est apiculteur, j’avais besoin d’approfondir le sujet. » Le tour de table est révélateur du phénomène actuel. Que l’on soit professeur de biologie, écrivain, statisticien à l’Insee ou retraité, l’apiculture pique tous ceux qui rêvent d’un monde plus sain.  « Ce soir vous saurez vous occuper des ruches. Ce stage s’adresse aux débutants et dès le printemps prochain vous allez vouloir avoir une ruche. », déclare Olivier. L’ambiance est studieuse, les carnets sont sur les genoux. Corps en trois parties, cinq yeux, deux antennes, trois pattes et vol à 35km/h. Le professeur dévoile, feutre à la main, tous les secrets de l’abeille. « Elle est le seul animal qui participe à l’enrichissement permanent de l’écosystème et le seul qui favorise la richesse génétiques des plantes », affirme-t-il plein de ferveur.

L’abeille vit mieux à Paris. La ville est fleurie toute l’année et entretenue sans pesticide à la grande différence des campagnes. « Un miel même bio ne sera jamais dénué de pesticides parce que tout dans la nature est pollué à commencer par l’eau de pluie », alerte Olivier. L’abeille s’intoxique en butinant le nectar des fleurs traitées quand le dioxyde de carbone se montre moins nocif. La capitale offre donc un terrain de jeu idéal pour les butineuses. Mais attention, l’abeille pique ! « Quand une abeille meurt, dix viennent à l’enterrement. Il faut savoir qu’en piquant, l’abeille se sacrifie pour sa communauté car c’est un animal social. Le dard une fois planté, répand un venin mais surtout une odeur qui signale aux copines qu’il y a danger. »

L’enfumoir, technique ancestrale, réalisée à partir de bois et d’herbes séchées embrasés dans un entonnoir en fer couplé à un soufflet pour créer un signal d’alerte chez les abeilles. De cette manière elles se regroupent autour de la reine et le risque d’être piqué est diminué – Crédit : N.C

Olivier qui se présente comme fils de paysan est animé par la préservation de la nature  : « Ne perdons pas de vue que nous ne sommes pas les chefs. Quand on ouvre une ruche il faut être humble, c’est leur domaine. » Il est donc important avant de se lancer dans cette entreprise de maîtriser le sujet. « Le but de ce stage n’est pas de produire du miel mais de créer un effet boule de neige pour qu’il y ait des ruches à nouveau partout. » De la manière dont elles se réchauffent (ou se ventilent) grâce à leurs ailes en passant par le temps de ponte,  la décision commune d’adouber une reine ou de concevoir de simples abeilles au création des alvéoles… rien n’est mis de côté. Si seule la reine pond (jusqu’à 2 000 œufs par jour en pleine saison), elle est surtout asservie à ses abeilles. Ce sont elles qui décident du sexe de la larve en fonction de la structure du rayon qu’elles confectionneront et de la façon de la nourrir. Ainsi, la gelée royale, plus riche, contribuera à la naissance d’une reine. La gelée nourricière, quant à elle, est destinée aux futures ouvrières. Et dans ce monde où le groupe prévaut sur l’individu, on apprend que le mâle passe son temps à se prélasser et finit par être chassé ou tué par ses congénères à la fin de l’été. C’est une période de dur labeur pour les abeilles qui vont de fleur en fleur butiner le nectar pour préparer les réserves de miel de l’hiver. Elles transportent d’ailleurs presque malgré elles le pollen solidement placé sur leurs pattes. « Pour se reproduire, les plantes ont rapidement eu besoin d’aides extérieures. Le vent n’étant pas assez précis, le travail a été confié aux butineurs comme les abeilles. 85 % des plantes dépendants des insectes ». Mais le ton se fait plus grave : « On peut vivre sans miel, mais pas sans pollinisation. » 

« Notre grande erreur a été de produire de manière intensive et pourtant ça n’a pas régler les problèmes de famine dans le monde »

Le problème de l’agriculture se pose alors. Celui de l’agriculture intensive et de l’utilisation à haute dose des pesticides. Le choix de l’homme de produire en masse, finit par tuer petit à petit les fleurs et autres plantes mellifères utiles aux abeilles et donc à l’écosystème et à la biodiversité. 

Découverte d’une ruche de Diane – Crédit : N.C

Thomas Radetzki, éminent scientifique allemand spécialisé dans l’apiculture, est de passage à la Villa le Bosquet. Que pense-t-il de cette initiative d’enseigner le monde apicole à des particuliers ? « Le plus grand bien. C’est incroyable ce qu’il se passe à Paris, cet engouement pour l’abeille. Malheureusement, il faudrait que cela se fasse à une échelle plus grande pour qu’il y ait des répercussions sur l’environnement. On commence à comprendre que  « maximum is not optimum », notre grande erreur a été de produire de manière intensive et pourtant ça n’a pas régler les problèmes de famine dans le monde. La faute aux gros groupes, pharmaceutiques et agricoles notamment, qui exercent un lobbying trop grand sur les médias et l’Etat en général. A cause d’eux, on a recours à des produits nocifs pour nous et notre environnement, abeilles comprises. » Pour Thomas, l’abeille est vitale : « sa piqure est bonne pour notre organisme. Elles fabriquent un excellent antiseptique qu’est la propolis et le miel guérit des plaies nécrosées. Elles font un travail gratuit et exceptionnel. » Qu’on se le dise donc sans détour, l’abeille est en danger et nous avec. Pour reprendre les chiffres de la maison Guerlain particulièrement engagée dans cette cause car partenaire de l’association du Conservatoire de l’abeille noire Bretonne de L’île d’Ouessant depuis 2011 et de L’UNESCO-MAB en 2020 entre autres : la production de miel en France à diminuer drastiquement en passant de 32 000 tonnes de miel en 1998 à 8 800 tonnes en 2018, soit 4 fois mois en 20 ans. Pourquoi ? Tout simplement parce que la mortalité de l’abeille est aujourd’hui de 30 % au moins quand le taux « normal » devrait être de 5%.

Thomas Radetzki chez Diane – Crédit : N.C

Mais il est un point dans le monde de l’apiculture où les avis divergent : la possession de ruches par des particuliers. Au total, si on comptait environ 300 ruches à Paris en 2015 professionnels et non professionnels confondus, il y en aurait plus de 2 000 aujourd’hui. Dans le code rural, les lois sur l’apiculture ne sont pas contraignantes. Il est recommandé de maintenir une distance de sécurité de deux mètres devant et au-dessus de la ruche et de deux fois deux mètres de chaque côté de cette dernière. Une assurance complète le tout. Celle de la maison peut suffire ou des revues spécialisées comme « Abeille des fleurs » ou « Abeille de France » en proposent une avec leur abonnement annuel. Mais cette hausse des ruches à Paris d’apparence bienfaitrice est en réalité néfaste pour les abeilles elles-mêmes. A suivre.

Les ruches de Diane en 2015 – Crédit : N.C

*Etant devenue allergique aux piqures d’abeille, Diane a dû arrêter sa profession d’apicultrice à regret. Les formations La Villa le Bosquet sont toujours disponibles avec Olivier mais en Normandie dans son Rucher Ecole

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