De ses bureaux à sa maison familiale, Agnès Webster, héritière de Fragonard, nous ouvres (toutes) ses portes

Agnès Webster à son bureau – Crédit : N.C

Le rendez-vous est donné dans les anciennes usines de Fragonard à Grasse. L’entrée y est gratuite, comme tous les autres musées de la maison et ça donne le ton. Car dans la famille, il n’est question que de partage et de transmission : « J’ai eu la chance d’avoir des parents formidables qui collectionnaient (les tableaux pour son père, les costumes d’époque pour sa mère) et qui nous ont appris à voir, à regarder. » Particulièrement consciente de cette vie un peu hors du commun, Agnès Webster Costa est l’une des trois héritières de cet empire à taille humaine. Dans ses bureaux, on retrouve toute l’âme de Fragonard qu’elle s’est évertuée à construire au fil des années et de ses voyages. Avant d’en arriver à ces tapis tissés et colorés qui feutrent les paquets anciens, à ces abat-jours façon filtre à parfum qui tamisent les pièces ou à ces différentes oeuvres d’art qu’elles se plaisent à chiner avec ses soeurs et que l’on retrouve disposées ici et là, il en aura fallu du temps, de la patience et du caractère.

Dans les bureaux de Grasse – Crédit : N.C

« Je suis arrivée à Paris à 16 ans, après avoir passé mon bac. J’ai fait des études de droit à Nanterre mais j’ai surtout accumulé les jobs car j’étais très dépensière. Et puis à 20 ans, je suis revenue à Grasse faire ce que mon père voulait pendant cinq ans. Je suis passée par tous les services pour apprendre. C’était bénéfique mais très difficile car dans les années 1980, les hommes étaient machos et mon père entouré d’une garde rapprochée d’hommes démodés qui voulaient décourager la fille du patron. Ils disaient : « Là elle travaille parce que c’est l’hiver mais attendez l’arrivée de l’été et elle ira se baigner ! ». Ils étaient durs mais j’avais le cuir dur aussi alors je ne me suis pas laissée faire. » Et c’est le moins que l’on puisse dire. Respectueuse du travail de son arrière grand-père et de son père, Agnès a pourtant eu l’audace très rapidement de s’investir dans le domaine créatif de l’entreprise. « Les packagings étaient horribles, démodés, ça n’allait pas, raconte-t-elle sans pincette. Mon père ne le voyait pas de cet oeil là. Lui, ce qu’il voyait, c’était que ses clients étaient fidèles. » Mais comme un patriarche qui fait confiance avec pudeur à ses trois filles, il a fini par lâcher du lest et Agnès de s’épanouir pleinement.

Alors elle retourne à Paris, développe le pôle création de la maison et ainsi commence sa vie à cent à l’heure. Une vie qui sera loin d’être tendre. Elle enchaîne les allers-retours entre les deux capitales (du parfum et de la France) pour se tenir au chevet de sa mère mourante, puis de son père, tout en élevant ses trois enfants en bas âges. Trois enfants qu’elle se bâtera à avoir en se faisant aider médicalement aux Etats-Unis : « En France, c’était compliqué, ça ne marchait pas et j’avais eu de trop mauvaises expériences. » Puis c’est son mari qui disparait, il y a deux ans, d’un cancer foudroyant après dix-huit ans de vie commune et une rencontre déterminante au café de Flore. Mais de tout ça, Agnès de s’en plaint pas, jamais. Elle fait preuve d’un courage et d’une pugnacité qui vous laisse sans mot. « Personne n’a la vie idéale. C’était une épreuve à traverser, je n’avais envie de rien mais j’avais mes enfants, petits, à élever. J’ai eu le malheur de perdre mon mari, mais j’ai eu la chance qu’il soit formidable. Mes enfants grandiront sans père mais avec une belle image. »

Exposition « Secrets de silhouettes » du Musée Provençal du Costume et du Bijou » réalisé à partir de la collection de la mère d’Agnès. La robe de gauche était un dessous ayant appartenu à sa grand-mère.

Agnès sait ce qu’elle fait et où elle va. Elle se donne des « dead lines » comme elle les appelle mais elle fonctionne aussi beaucoup à l’instinct et au rythme de sa vie, de son époque. En 1997, elle est avant-gardiste et lance la première e-boutique. Puis, parce qu’elle a envi « d’avoir du Fragonard partout dans l’appartement », elle développe la gamme maison. Lorsqu’elle a des enfants, elle se met à créer une ligne spécial bébé avec un hochet qui semble avoir marqué les esprits au vu des réactions émerveillées de ses collaboratrices à sa simple évocation. Et comme ce n’était pas suffisant, elle se consacre aussi à l’humanitaire : « Pendant un temps j’avais envisagé l’adoption mais ça n’a pas marché. Et comme il y a énormément d’enfants dans le besoin et que je ne pouvais pas avoir les miens je me suis dit qu’il fallait que j’aide ceux des autres. De là est née l’idée du sac solidaire. » Et quand elle ramène des vêtements de ses nombreux voyages pour elle et ses soeurs, elle finit par en rapporter de plus en plus « parce que ça plaisait, alors pourquoi pas ? ».

On l’aura compris Agnès fonctionne au feeling et ça marche. D’ailleurs, c’est sans détour qu’elle lâche dans la même phrase : « Facebook ça me gonfle, mais Instagram je m’y suis mise car les jeunes de mon équipe ne s’y intéressaient pas. Alors j’ai commencé avec le mien pour comprendre comment ça fonctionnait, dit-elle en réfléchissant avant de sortir subitement : Vous avez faim ? Venez déjeuner à la maison ! » Une invitation spontanée à l’image de cette femme charismatique , chaleureuse et incroyablement généreuse. Le déjeuner à parler oeuvres d’art avec ses autres convives autour d’un plat de pâtes bolo’  et du fameux désert familial, le vacherin fait maison, se termine. L’entrevue qui ne devait durer que quelques heures se finit sur une visite des nombreuses boutiques et des musées qui ponctuent le coeur névralgique de Grasse. Il pleut mais Agnès s’en fiche, il lui en faut plus pour ne pas déambuler en robe colorée sur les pavées de la vieille ville. «  J’aime profondément ce que je fais et j’ai la chance incroyable d’être entourée de gens formidables. On continue de collectionner avec mes soeurs pour partager comme j’aime former pour déléguer car je n’ai pas d’égo mal placé. Mais d’ici deux ou trois ans je veux travailler moins et me consacrer davantage à notre association. Pour le moment je donne de l’argent, mais je veux donner du temps. » Le message est clair. Et juste. Et vrai. Comme Agnès. 

Agnès Webster dans son bureau de Grasse – Crédit : N.C

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