Gérard Streiff, le cascadeur qui frôlait la mort pour Belmondo

Crédit : archives familiales

« Tiens regarde, mes amis m’ont fait un film pour mes 70 ans. T’as qu’à commencer avec ça. » Gérard Streiff se tient droit comme un i, la télécommande du lecteur dvd dans une main, sa cigarette électronique dans l’autre. On s’assoit, lui reste debout. Play. C’est l’histoire d’un ancien cascadeur déjanté et un pilote émérite, celui de « La Grande Vadrouille » et « Le Magnifique ».

Sur l’écran, le Gérard distant d’il y a deux secondes laisse place à un être ému et gêné. On le voit écarquiller les yeux lorsqu’il découvre tous ses proches réunis en son honneur dans le hangar de son aéroclub du Plessis-Belleville. Il ne quitte pas sa vapoteuse et ne cesse de se frotter l’oreille. « Sur la centaine d’invités, les trois quarts ignoraient cette partie de ma vie », dit-il. 

«  Il manquait Alain, il n’a pas pu se libérer ». Alain ? « Oui, Delon, c’est un pote. » Gérard fait partie de ces vieux loups de l’air qui tutoyaient la mort pour mettre en lumière des Belmondo. On y apprend que cet homme de l’ombre, discret mais charmeur, a grandi parmi les avions : son père, Raymond Streiff, était chasseur au sein de l’Escadrille des Cigognes SPA 103 durant la Seconde Guerre mondiale et presque As de guerre. Alors que les images de visages souriants et surpris défilent sur la télé, il finit par s’asseoir, cerné par ses deux labradors qui accourent à ses pieds, et demande : « Je n’aime pas parler de moi, on ne vit pas avec les souvenirs. Qu’est-ce que tu veux savoir ? » Sur la réserve et un brin bourru, il répond malgré tout avec un regard malicieux de jeune homme.  La licence de pilotage ? « 14 ans et demi, c’est mon père qui m’a tout appris ». Nombre d’heures de vol au compteur ? : « 15 000 ». Combien de films ? : « 154 ».  Nombre d’engins cassés ? : « J’ai dû fracasser plus de 300 voitures, pour le reste… ». Nombre de fractures ? Il esquive. Il se contente de raconter à demi-mot la fois où sa colonne vertébrale a été touchée : « Je ne pouvais plus bouger les jambes, mais maintenant ça va. » Il dit tout avec simplicité et distance. Même quand il s’agit de ses casseroles personnelles, il cultive le mystère.

Crédit : archives familiales

Pendant ses exploits de casse cou, a-t-il eu peur ? « Il faut avoir la frousse dans ce métier sinon ça devient dangereux donc autant faire autre chose. » Comment faisait-il pour se dégager de l’appareil avant qu’il ne s’écrase ? « Bah je restais dedans ! » On se dit qu’il faut être inconscient mais vu le personnage on sent surtout une maitrise absolue. La tentative d’évasion de Louis de Funès et ses compères avec un planeur lancé d’une colline par une voiture militaire dans « La Grande Vadrouille », c’est lui et son père qui sont aux commandes. 

C’est Gil Delamare, meilleur cascadeur de l’époque, qui lui met le pied à l’étrier en 1965 alors qu’il n’avait que 20 ans. Le jeune Streiff avait une prédisposition pour la folie combinée à la sécurité. Jacques Felix, un ami de son aéroclub témoigne : « Lors de ma formation de pilote, Gérard a repéré que j’allais au-delà de ce que j’avais appris. Il m’a donc proposé de m’initier au pilotage acrobatique. J’ai d’abord hésité mais on m’a dit qu’il était le meilleur dans sa catégorie, car il était encore vivant, lui. » Il poursuit : « Pendant un vol local au dessus de la forêt nous nous trouvions à mille pieds quand le moteur s’est arrêté. Normalement dans ce genre de situation, c’est le crash assuré. Gérard a calmement exécuté la procédure de rétablissement à plat de l’avion. Il a fini par deviner la cause en permutant le réservoir droit sur le réservoir gauche. Le moteur est reparti aussitôt. Gros soulagement, et quelle maitrise ! » 

Crédit : archives familiales

C’est un méticuleux, notamment pour trouver le meilleur angle pour chuter : « Je passe mon temps à faire des avions en papier. Pour ma sécurité, c’était ce qu’il fallait. Une fois, je devais écraser un avion en mer, mais à basse altitude. Le moindre écart et j’y passais. Je me suis donc entrainé dans mon bain avec ces fameux avions pliés. Une fois sur le terrain ça a marché. » Il s’amuse de tout, surtout de l’interdit : « A partir du moment où c’est interdit, je fonce. Dans « Slogan », j’ai navigué sur la Lagune de Venise sans autorisation, c’était marrant. » En 1976, Gérard devient chef pilote notamment sur un Boeing 707 et raccroche son costume de fou des airs. Il bat en 1984 le record du tour du monde en avion en 49 heures 27 minutes et 10 secondes en six escales. Il rencontre l’ex président des Etats Unis, Richard Nixon et l’ancien roi de Jordanie Hussein sans perdre son humour grinçant : « J’étais en uniforme comme un con quand j’ai demandé comment il fallait que j’appelle le roi de Jordanie. On m’a répondu « Your highness ». J’ai préféré l’appeler « votre altitude » plutôt que « votre grandeur ». »  

Il s’interrompt pour cajoler son gros chien Helios et envoyer un baiser à distance à son second labrador Titus : « Il est sourd, mais quand il te regarde il comprend tout. » Cet homme aime se donner des allures d’  « ours » pour reprendre les mots de sa femme Cathy. Il n’a jamais fait comme tout le monde. Avec un regard pétillant et mystérieux, il pointe du doigt une femme d’une quarantaine d’années sur le film de son anniversaire : « C’est ma fille. Je l’ai reconnue il y a quelques semaines. »

Crédit : archives familiales

15 novembre 2018 : Nous venons d’apprendre la disparition de Gérard, cela nous peine énormément. Nos plus sincères condoléances à toutes sa famille et ses proches.

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