Laurent Beccaria : « Je me suis interdit de tomber dans l’indignation vertueuse qui inonde les réseaux »

par | Avr 2, 2021 | Cultures | 0 commentaires

Laurent Beccaria, éditeur et fondateur des Arènes – Crédit : Presse

Fondateur de la brillante maison d’édition Les Arènes, Laurent Beccaria a reçu Marcel\le pour parler de journalisme, du concept des mooks qu’il a co-créé, de son métier d’éditeur mais aussi de ses fibres rebelle, lyrique et indéniablement profondément humaine. La première prise de contact s’est faite via son compte Instagram qu’il enrichit depuis peu de textes sensibles et d’une grande justesse. Car, particulièrement attentif à ce qui l’entoure, il hume l’air ambiant avec minutie et s’y adapte à son rythme, doucement mais sûrement. Entretien. 

J’aime les gens. J’aime le talent des autres

Avant de devenir éditeur, c’était le journalisme surtout qui vous intéressait

Quand j’étais adolescent, je voulais être journaliste et bêtement je pensais qu’il fallait faire une école pour cela. J’en ai bien commencée une mais j’ai été très déçu. Peut-être parce que j’avais un grand rêve et qu’à l’époque je suis mal tombé ou en tout cas la formation ne m’a pas convenu. Ce que j’aurais du faire, c’est d’arrêter, de faire des piges à côté mais j’étais trop dans cette idée formatée qu’il fallait un diplôme pour ce métier. Je suis donc partie pour un diplôme en sciences politiques et j’ai eu l’occasion de faire un mémoire d’histoire qu’on m’a proposé de transformer en livre. C’est à ce moment là que je suis devenu éditeur. Ca fait partie des hasards de la vie, de toutes ces bifurcations qui font qu’à un moment donné on prend un chemin et pas l’autre.

Pourquoi cette désillusion ?

C’était une époque où la presse écrite était très importante. J’étais la fin de comète  de cette époque où l’écriture était très présente. Ca me faisait naturellement rêver. C’est d’ailleurs assez frappant car il y a une étude tous les ans depuis 50 ans réalisée par une agence d’interim américaine sur les métiers qui font rêver ou non. Fin 1970-80, le journalisme était l’un des trois métiers qui faisait le plus rêver et aujourd’hui c’est l’un des trois les moins attractifs avec les foreurs de pétrole. Il y a une grande désillusion et j’en suis le produit de mon époque.

Comment expliquez-vous ce désamour pour le métier ?

Notamment parce que le journalisme est encore plus lié à la communication, que les interactions avec la pub sont plus importantes, les frontières avec le divertissement se sont affinées. Tout s’est un peu brouillé. Tout a changé mais j’ai l’impression d’enfoncer des portes ouvertes. Je constate juste qu’il n’y a plus le même intérêt pour le métier.

Comment définiriez-vous votre métier ?

L’édition n’était pas un métier qui me fascinait. Pour moi, ce milieu attirait surtout les personnes plus littéraires que moi. Et en fait, ce qui est génial dans ce métier c’est qu’il n’est pas défini clairement. On peut être éditeur de mille manières. C’est un métier dont l’intimité est très importante, avec des moments de vérité avec les auteurs. Il existe de nombreux profils chez les éditeurs. Il y a les littéraires, les érudits, les mondains. Pour les derniers, c’est un vrai savoir que d’aller échanger dans les salons, de construire des relations. D’autres, ce sont des accoucheurs. Ca c’est incroyable. J’en ai connu une, elle était comme une psy avec son auteur. D’autres font des merveilles avec l’objet qu’est le livre. Toutes ces façons de faire sont formidables. Ce qui compte, c’est qu’il se passe quelque chose pour créer la rencontre entre l’auteur et les lecteurs.

Et votre manière à vous c’est quoi ?

Je pense que c’est d’être très impliqué. Je fonctionne très bien avec les auteurs qui ont besoin de confiance et d’une relation avec une personne qui va être à 100% derrière leur projet. Ce n’est pas toujours le cas. Non pas par manque d’intérêt mais parce que chacun fonctionne à sa manière. Moi, quand je me lance, c’est parce que j’y crois absolument, que ça satisfait ma curiosité.

Contrairement à certaines maisons, vous n’éditez pas énormément

Sur les 80-100 livres que sortent les Arènes par an, je n’ai été capable d’en éditer qu’une dizaine. Les autres ne sont pas toujours mes choix mais j’ai une équipe variée, qui est capable de faire des choix que je n’aurais pas faits et c’est ça qui est intéressant. Il y a une forme de combat à défendre ses auteurs.

Vous êtes un combattant et un rebelle. C’est comme ça que vous êtes décrit dans le milieu

Oui, parce que je suis toujours un peu dedans et un peu dehors. A la fois, je suis un pur cas d’école de reproduction sociale pour Bourdieu puisque je viens d’un milieu aisé, de parents qui étaient dans la presse donc on est dans l’auto-reproduction complète. D’une certaine manière, je suis dans le sérail. Je ne me méprends pas sur cette dimension là. Et puis, il y a une autre dimension, à titre personnel puisque je suis plutôt doux, bienveillant, j’aime les gens et je suis curieux mais par ailleurs, je n’ai pas peur de la castagne. J’adore la liberté. Quand je pense que quelque chose est important, je m’en fous des risques, de ne pas être adoubé par le Paris qui compte. Il m’est arrivé de publier des livres pour enfant d’un côté et « L’aube à Birkenau » de Simone Veil de l’autre. J’adore passer d’un univers à l’autre.

Est-ce votre âme de journaliste de vous intéresser à des sujets vastes ?

Peut-être ! Et aussi parce que j’aime les gens. J’aime le talent des autres. J’adore l’intelligence. J’adore les gens qui m’emmènent ailleurs. C’est fascinant de travailler pour des personnes exceptionnelles, de me mettre à leur service plutôt que d’écrire quelque chose moi-même. Tout simplement pare que ce n’est pas mon tempérament de faire quelque chose centrée sur moi.

Comment choisit-on de publier un livre plutôt qu’une autre ? Car c’est un avis qui n’engage que vous.

Exactement. Déjà, tout le monde a un avi et un goût particulier. J’ai un goût qui est mien et que je confronte sans arrêt au marché. L’expérience aide à le doser notamment économiquement pour ne pas mettre tous les oeufs dans le même panier et afin que tout le monde s’y retrouve. Il faut doser et faire que dans tout ce que vous aimez, tous les ans, qu’il y ait un peu de tout. Des livres très pointus qui font le sel du métier et apportent quelque chose pour le futur ; il y a les livres dont vous sentez que le public ne sera pas énorme mais présent tout de même ; et il y a des livres jokers où vous savez que par le sujet et la qualité du livre il y aura toujours un grand public.

Quelles sont vos plus grandes fiertés en édition ?

Déjà, nous sommes fières d’exister en tant que maison indépendante depuis plus de 20 ans et qui est partie avec seulement 8000€ en poche. Fières que cette maison soit capable aujourd’hui de faire vivre un certain nombre de personnes. L’autre fierté, c’est peut-être des innovations fortes comme l’invention d’un format avec la revue « XXI » et « 6mois » et aussi d’avoir accompagné certains auteurs et autrices qui avaient des combats comme Eva Joly ou encore Patrick de Saint-Exupéry. Ce dernier va d’ailleurs bientôt sortir un livre sur le Rwanda. Il y a des histoires un peu plus conte de fées aussi comme celle de « L’enfant, la taupe, la renard et le cheval » de Charlie Mackesy. C’est un livre qu’on a acheté sur planche d’un inconnu anglais et maintenant, on en vend des millions d’exemplaires à travers le monde. Il y a aussi des livres dont on est fières et d’autres déçus qu’ils n’aient pas eu le succès escompté, celui qu’ils auraient dû avoir. Sur une année, plus de la moitié des livres perdent de l’argent donc ça génère aussi beaucoup de déceptions.

Comment gère-t-on cela justement ?

On ne se rend pas compte de ce que c’est que d’écrit un vrai livre. C’est à dire d’écrire, remplir des pages, être tellement absorbé par un sujet qu’on a l’impression qu’il est absolument partout. C’est un effort mental très important. Et quand il sort – et même s’il se vend à 100 000 exemplaires – vous vous rendez compte que tout ce qui a occupé votre tête et votre vie pendant des mois voire plus n’intéresse pas les 67 autres millions de personnes qui n’en ont rien à faire en fait. Ce choc peut être violent. Donc nous, on est là tout au long pour accompagner cette obsession et aider aussi à ce passage un peu compliqué.

Il faut dire que le nombre de publications est énorme

C‘est énorme. En tant qu’éditeur indépendant, je n’en publie jamais plus de 7-10 par an contrairement à certaines maisons qui peuvent en publier jusqu’à 30-40 par éditeur. Après c’est comme ça, on ne peut pas limiter le phénomène. Il y a un mélange d’emballement, de commerce aussi. Je n’ai pas de maitrise de l’ensemble mais, moi, j’ai toujours fait en sorte de gérer notre production. C’est drôle car, quand le supplément du « Monde » sur les livres a été crée fin 1970, tous les livres qui paraissaient en France avaient au moins une notule dedans. Même cinq lignes. Aujourd’hui, c’est absolument impossible.

En créant le format du mook avec Patrick de Saint-Exupéry, vous avez gardé un pied dans le journalisme malgré tout et révolutionné le milieu

J’adore l’actualité. Ma rencontre avec Patrick s’est faite lorsqu’il a publié un livre chez nous et on a fini par devenir amis. Comme des amis, on discutait, on refaisait le monde. On a réalisé qu’on aimait les mêmes choses : les reportages, les bandes dessinées de terrain, les photo-reportages. Début 2000, c’était l’époque du tout gratuit avec la première bulle internet. On a voulu mettre ensemble la photo, la BD, le grand reportage dans un mensuel. Mais c’était compliqué. Et une nuit, avant de tout laisser tomber, je me suis dit qu’il fallait être encore plus radical : sans pub, le faire plus cher et le vendre en librairie tous les trois mois. Ca a marché et en six mois, avec cette énergie folle, cette frénésie où tout s’emballe, on a fait ce projet. On tirait à 40 000 exemplaires. Et les lecteurs étaient là. Ca a ouvert une voie. Ce n’est pas nous qui avons véritablement créé le mook dans le sens où c’était quelque chose qui était dans l’air, qui se tramait comme toutes les bonnes idées, donc la voie était tracée pour les autres projets qui se sont cristallisés. Cette merveilleuse aventure a duré dix ans. Et pris dans cette énergie cinétique, on a retenté l’expérience car on sentait que quelque chose était en train de naître. Mais, avec le recul, le projet avait plein de malfaçons. C’était un an avant les gilets jaunes. Les gens étaient dans une mouvance beaucoup plus politique alors que nous, on était trop apaisés. L’objet était trop sophistiqué et apparaissait banal alors que c’était quelque chose d’hyper compliqué à concevoir avec des tas de petits modules. On n’a pas réussi non plus à cristalliser une rédaction qui marche. Les lecteurs de « XXI » et « 6mois » étaient déçus, les autres ne sont pas venus. Et le projet s’est effondré. En six mois, vous perdez tout. On a joué et on a perdu. On a même tout perdu car les journaux ont été vendus par les tribunaux du commerce. Il y a eu dix ans de bonheur donc on n’est pas non plus tombé dans la médiocrité ou le déshonneur. Ca reste immaculé et en même temps c’était un peu violent car on n’a pas été à la hauteur. C’est la vie, on ne peut pas réussir tout le temps. Il y a des échecs et on rebondit. Moi je me suis recentré sur les éditions, ça m’a ressourcé.

Pendant un an, on a été empêché de tout. Quand cette digue va céder, il va y avoir une force de création et de vie très puissante

Et vous voilà sur les réseaux sociaux !

Je recommence à avoir des idées plus neuves qu’il y a deux ans. Je me suis mis sur les réseaux oui. Ca a été comme une catharsis pour moi. Il y a plein de gens nouveaux qui arrivent et je pense que les édition vont être très différentes d’ici deux-trois ans car je rencontre de nouvelles personnes grâce aux réseaux qui s’expriment différemment. J’ai toujours été intéressé par le phénomène. Je faisais partie de l’immense majorité des gens qui sont plus voyeurs qu’acteurs sur les réseaux. Et il y a quelques mois, on a décidé de créer un service vidéo « Les Arènes du savoir » pour faire des documentaires et de grands entretiens pour communiquer différemment. Je me suis dit que je ne pouvais pas travailler avec eux sans me confronter à l’outil. Donc pendant six mois, l’idée était de poster un petit quelque chose pour comprendre comment ça marchait. De fil en aiguille je me suis rendu compte que j’aimais bien raconter des histoires, de partager des curiosités, de ne pas être dans l’auto-promotion et de mettre en avant aussi des confrères et consoeurs, de raconter des histoires, des erreurs, la difficulté du métier. J’ai pris du plaisir. J’ai vu qu’il y avait un écho. J’avais de plus en plus de messages qui arrivaient et de manuscrits de gens intéressants. La semaine dernière, on a d’ailleurs reçu un truc inouï.

Vous vivez pleinement avec votre époque. C’est important en tant qu’éditeur ?

Je me suis donné quelque règles comme ne pas commenter l’actualité car réagir à chaud, c’est la pire des choses et je pense que l’humanité peut se passer de ma réflexion sur Donald Trump. Je me suis interdit aussi de tomber dans l’indignation vertueuse qui inonde les réseaux. On se flatte soi-même en s’indignant mais on n’apporte pas grand chose. Je ne veux pas entrer dans l’engrenage de parce que ça a marché, il faut faire la même chose.
Et puis, c’est fou que des marques de vêtements par exemple arrivent – pour certaines très bien – à communiquer leurs valeurs et à créer du lien et pas nous les éditeurs. On arrive en derniers et souvent plus sous forme de réclames mais pas en créant du lien. Alors que pourtant, on en crée avec les auteurs, avec les histoires. Je voudrais raconter un autre récit de l’édition, montrer les choses qui se construisent derrière.

Comment percevez-vous la nouvelle génération ?

La nouvelle génération a aussi des choses à dire et peut-être qu’elle osera davantage venir nous voir par le biais des réseaux sociaux. Car je suis sur les réseaux comme je suis dans la vie. Avec mes défauts aussi : je suis lent, je suis parfois un peut trop romantique, sentimental, je ne suis pas très drôle. Les réseaux, c’est la capacité de rentrer en lien avec les gens, de voir leur manière de faire, de rêver. En ça c’est très beau.
Je peux éditer des gens de ma génération. Mais c’est trop ‘’facile’’ pour moi. Depuis deux ans, je me sentais un peu comme un poisson sur le sable. Il y a énormément de choses à faire avec la nouvelle génération. Il se trame vraiment quelque chose.

Comment ça ?

Il se passe quelque chose qu’on n’a pas vue depuis les années 1960 ! Quand vous prenez une cinquantaine de sujets d’ordre politique, de regards sur les moeurs ou le genre, il y a vingt points de différents entre les moins de 25 ans et les autres. Il y a une fracture qui est profonde et ce qui est dingue c’est qu’elle est mondiale. C’est quelque chose de très fort. Les jeunes ont grandi grâce aux réseaux, grâce à une vision horizontale avec l’idée que l’on peut s’inspirer les uns les autres. La relation avec l’autorité et le sachant n’est pas le même. En plus, pendant un an, on a été empêché de tout. Quand cette digue va céder, il va y avoir une force de création et de vie très puissante. Comme après les années folles.

Quels sont les livres qui vous ont le plus marqué

C’est dur car je suis comme un coeur d’artichaut avec les livres. Certains m’ont marqué mais c’est trop de l’ordre de l’intime et ce n’est pas intéressant à partager car ce n’est pas universel. En revanche, j’ai une liste de livres que je nourris régulièrement et conseille. « Shantaram », de Gregory David Roberts, est un livre épic avec des personnages exceptionnels. C’est un livre de vie, c’est lyrique, ça se dévore. Il y a aussi « Cette idée ridicule de ne plus jamais te revoir » de l’Argentine Rosa Montero qui mêle l’histoire de Marie Curie à sa propre histoire car elle a perdu son amoureux. Et puis il y a « Exterminer toutes ces brutes » du Suédois Sven Lindqvist. C’est un homme qui part voyager dans le Sahara et qui raconte aussi la folie coloniale à la fin du XIXe siècle. Il met en avant cette tentation de création d’homme nouveau, d’une humanité nouvelle qu’Hanna Arrendt évoque dans « Les origines du totalitarisme » et que l’on retrouve aujourd’hui encore. Ce livre fait comprendre que tout ça, c’est notre héritage et il nous aide aussi à déconstruire beaucoup de choses.

Quel.le est l’auteur ou autrice que vous auriez adoré éditer ?

J’étais fou de Dostoïevski quand j’étais jeune. Surement dû à mon tempérament exalté. J’aimerais en donner d’autres mais ce serait du déjà vu et s’il faut être original là, je n’ai pas de réponse et je ne me sens pas à ma place d’y répondre.

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